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Laurent Montaron. Exposition à la galerie Schleicher et Lange

POrnella Lamberti
@07 Mai 2011

Hissées au pinacle de notre siècle hyper-moderniste, les valeurs des bien nommées Lumières, progrès et rationalisme, sont nuancées par le théâtre d’ombres de Laurent Montaron, révélant la part de croyance contenue dans chacun des avatars de nos technologies les plus abouties.

Laurent Montaron considère-t-il nos avancées techniques comme une autre forme de mythologie, une autre forme de sacré?
Les trois œuvres, machines empreintes de religieux, qu’il expose à la galerie Schleicher + Lange sonnent comme des anomalies, des défaillances d’un monde rationnel qui peine à tenir fermées ses frontières. Nos machines seraient-elles intrinsèquement des médiums, au sens mystique du terme?

A l’entrée de la galerie, une scène de contreplaqué clair, de laquelle émerge un phonographe d’un temps révolu. Activé, celui-ci surprend par ses chants étranges. L’homme qui s’exprime, tantôt passionné, tantôt didactique, harangue une foule absente de ses litanies insensées. Car ce parler d’un autre monde n’est autre qu’une glossolalie, pathologie se manifestant par un trouble du langage, exhortant un sujet à s’exprimer dans une langue sans sens, troublante par sa similitude avec nos formes d’expression admises.

Cette «langue des anges», proférée par les chamanes, les méthodistes ou les pentecôtistes, résonne comme un langage primitif, sacré. Elle est ici diffusée par un phonographe tout aussi primordial puisque ce fut le premier appareil qui permit d’enregistrer et d’écouter sa propre voix.
Peut-être les hommes qui entendirent pour la première fois leur voix eurent-ils l’impression d’entendre des glossolalies. Car l’on sait le sentiment d’incongruité qui préside à l’écoute de sa propre voix par les oreilles. Ainsi cette machine est-elle divine, elle qui nous permet de mieux appréhender notre corps, notre voix, notre individualité.
Cette installation, nommée fort à propos Phoenix, jeu de mots sur la marque du phonographe, Phénix, et sur l’oiseau du renouveau éternel, est une métaphore de la renaissance de l’homme à lui-même.

Après la restitution du son, vient la restitution de l’image, autre miracle s’il en est. Un film en 16 mm révèle le visage de Sainte Bernadette, dont la dépouille, parfaitement conservée, permet de contempler les traits de la sainte. Celle-ci repose dans son cercueil de verre telle une Blanche-Neige d’un autre temps, irréelle à force de beauté vermeerienne.
Une lente mise au point de la caméra oscille de la bouche aux yeux, comme si la machine était vivante et qu’elle n’arrivait pas à en croire ses «yeux», allant et venant sur le visage de la morte, essayant par ce vain manège de percer les saints secrets de cette femme de Dieu.

Mais, à l’instar de Phoenix, l’appareil, impuissant, peine à pénétrer ces voies réputées de toute façon impénétrables, même si grâce à sa médiation nous pouvons contempler l’incontemplable et l’incompréhensible: le corps mort, renvoyant irrémédiablement à la fin prochaine du nôtre. «Image impossible à voir» que celle de la mort d’un autre corps, ainsi que le rappelle Georges Didi-Huberman. A fortiori celui d’une sainte…

Une photographie grand format restitue une étendue bleu nuit que picorent quelques éclaircies lumineuses, ainsi que le planétarium de Memphis, aux États-Unis, permet de voir le firmament. Sur l’image, il y a le sol, noir d’encre, qui forme à peine une limite avec le sombre ciel parsemé d’étoiles blanches et jaunes. Et, subreptice, à peine visible, plaquée sur l’immensité du ciel, campée sur le sol, inamovible, confondante comme une ombre, la silhouette immense de la machine qui projette l’image des étoiles. Forme-totem, animale, dressée telle un taureau massif sur ses quatre pattes.

Ainsi, les machines ne sont-elles pas sacrées, elles qui nous permettent de mieux voir les choses… et les étoiles?

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