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Laurent Grasso

En métamorphosant l’espace du Jeu de Paume, Laurent Grasso nous entraîne dans un labyrinthe d’incertitude et de doute, qui questionne notre capacité à observer le réel. A l’occasion de l’exposition ’Uraniborg ‘, l’artiste revient sur ses obsessions : les réalités invisibles, la surveillance, l’esthétisme du pouvoir mais aussi le rapport au temps et à notre perception.

Sophie Djouder. Après le Palais de Tokyo et le Centre Pompidou, l’exposition que vous présentez au Jeu de Paume est une nouvelle consécration ?
Laurent Grasso. Contrairement aux précédentes expositions, où je ne présentais qu’un seul dispositif, au Jeu de Paume, je montre pour la première fois tout un ensemble. C’est d’autant plus important que mon travail fonctionne par télescopages et correspondances plus que par œuvres singulières.

Comment avez-vous répondu à l’invitation du musée ?
Laurent Grasso. J’ai imaginé une structure architectonique dans laquelle le visiteur pourrait voyager à travers un ensemble d’œuvres. Le but était de créer un dispositif qui serait aussi signifiant que les œuvres montrées. Pour cela, j’ai entièrement reconfiguré l’espace du musée. En arrivant, le visiteur se retrouve face à un long couloir vide avec des fenêtres de part et d’autre d’où il peut observer des sculptures, des peintures mais aussi des vidéos. J’ai tenté d’organiser la vision à travers ces découpes dans l’espace et la construction de longs corridors sombres un peu à la manière d’un labyrinthe. C’est aussi une réflexion sur la notion même d’exposition.

Dans ce parcours aux allures de jeu de piste, un néon clame «Visibility is a trap» (La visibilité est un piège). Il s’agit d’un axe fort de votre travail?

Laurent Grasso. En effet, mon travail interroge la possibilité d’observer le réel. Le but n’est pas de déstabiliser, mais de provoquer un certain flottement chez le visiteur, qui plongé dans l’obscurité, va devoir interroger sans cesse les images les plus familières. L’absence de guide permet à chacun de suivre son propre cheminement à travers l’exposition et à l’intérieur des vidéos elles-mêmes. L’idée est que chaque visiteur conduise son expérience et projette ses propres visions mentales.

L’exposition s’intitule «Uraniborg», d’où vient ce titre?

Laurent Grasso. Uraniborg est le nom du château d’un astronome suédois du XVIe nommé Tycho Brahé. Ce bâtiment aujourd’hui détruit était une véritable machine de vision dotée de différentes ouvertures sur le ciel. Depuis ces nombreuses fenêtres, le savant scrutait le déplacement des étoiles, bien avant la naissance de la lunette astronomique. Comme dans ce château, la scénographie de l’exposition fonctionne autour de plusieurs ouvertures et d’une multiplicité de points de vue. Un jeu de correspondances s’établit d’ailleurs entre ces petites lucarnes et les sujets des films eux-mêmes. La vidéo The Silent Movie dévoile par exemple, des postes d’observation et de surveillance militaires camouflés près de Carthagène sur la côte espagnole. De même, la fenêtre du film Uraniborg s’ouvre sur un ciel étoilé faisant directement écho à la vie de l’astronome. Le regard est ainsi perpétuellement mis en boucle.

Vos dispositifs sont souvent d’apparence réaliste, mais nous font vite basculer dans l’étrange…
Laurent Grasso. Mon travail fonctionne surtout sur des mécanismes de perception. Dans chacun des films je cherche à capter une réalité parallèle comme une charge magnétique ou historique qui existerait dans certains endroits. Le film Bormazo a été tourné dans les jardins de la province de Viterbe en Italie, aussi nommés «Parc des monstres» en raison de ses sculptures énigmatiques. Cet endroit demeure encore aujourd’hui un lieu mystérieux dont les interprétations sont multiples.
Dans chacune des vidéos, j’ai voulu rendre physiquement accessible cette idée selon laquelle coexistent deux mondes susceptibles de mettre à l’épreuve notre système de connaissance et notre esprit critique. C’est pourquoi la vision des films est double: d’abord à travers les fenêtres depuis le long couloir, puis en passant dans l’espace de projection où l’on découvre un autre point de vue. L’important est de montrer des réalités secrètes et invisibles. Tout au long du parcours, le visiteur décide de la durée qu’il veut accorder aux vidéos, et même de ce qui fait sens.
Quant à l’image et au son, ils émettent des signaux au potentiel hypnotique et sensoriel qui, à un moment donné, se transforment en histoire.
Toujours dans le film Bomarzo, la somme d’informations livrées par la voix off est bien trop grande pour être assimilée par le visiteur. Du coup, la musicalité de la voix pousse à faire une sélection très personnelle de ce que l’on entend. Chaque visiteur invente en quelque sorte son histoire, sa mythologie personnelle.

Quelle place occupent la science et les croyances dans votre œuvre ?
Laurent Grasso. Aucune. C’est avant tout l’esthétique du pouvoir et ce qu’elle produit sur les consciences qui m’intéresse. Au XVIe siècle, l’astronomie a dévoilé une nouvelle représentation du monde qui a généré une lutte politique. A l’époque, c’était un enjeu de pouvoir énorme. Aujourd’hui grâce à de nouvelles techniques scientifiques, d’autres visions du monde sont possibles. De ce point de vue, le cas du programme d’études scientifiques et militaires américain HAARP, qui étudie notamment la propagation d’ondes dans les hautes couches de l’atmosphère, est particulièrement intéressant. Comme au temps de l’astronomie, on ne sait pas encore quelles seront les conséquences de ces recherches sur la représentation du monde. La question d’une esthétique au service d’une idéologie traversent mes œuvres. Dans la vidéo The Construction of History , un téléviseur diffuse la cérémonie de l’enterrement de Jean-Paul II. Dans ce film, j’aborde la question de l’utilisation des images par le Vatican pour consolider son pouvoir.

Vous confrontez aussi les vidéos à des dessins, des peintures à l’huile et des sculptures dont la provenance nous échappe…

Ces objets constituent des blocs de réalités qui questionnent leur propre statut. Là encore, le visiteur est gagné par le doute. Comme devant le film Bomarzo, qui semble réalisé à partir d’images d’archives, ou à propos de l’origine de la sculpture qui lui fait face. Quant aux tableaux, certains ont l’air d’être l’œuvre de peintres de la Renaissance ou flamands, mais en les observant de plus près, ils contiennent tous des anachronismes qui finissent par nous désorienter dans l’espace-temps. Tous ces objets dont l’origine est floue participent à ce mélange des temporalités entre passé, présent et futur, au même titre que la temporalité de l’exposition elle-même. Le chemin que l’on parcourt à travers les couloirs de l’exposition fonctionne comme un travelling de cinéma, un plan séquence pendant lequel on ne peut pas tout saisir. Une impression très personnelle se construit donc en fonction de ce qu’on l’on retient et comprend.

Les dispositifs de surveillance, les lieux d’observation jalonnent vos dispositifs. Vous considérez-vous comme un artiste engagé?
L’engagement n’est pas un problème tant que ce n’est pas une revendication directe et naïve. Un artiste est utile quand il génère une forme d’intuition critique plutôt que de donner des réponses toutes faites et du prêt à penser. Aujourd’hui, nous sommes saturés de messages. Or, souvent des œuvres qui prétendent expliquer ou montrer les choses, nous détournent en réalité des vrais sujets ou des vrais problèmes. C’est pourquoi il m’importe d’extraire le visiteur de sa propre temporalité pour le mettre dans une situation de questionnement.

Quels sont vos projets ?
Je prépare actuellement la Biennale de Gwangju en Corée qui démarre en septembre. Quant à Uraniborg, l’exposition sera présentée au Canada en 2013.