ART | CRITIQUE

Lacune féconde

PFrançois Salmeron
@27 Mai 2016

Marc Johnson a greffé un véritable paysage au sein de la Maréchalerie et observe, tel un scientifique dans son laboratoire, l’évolution de cette installation vivante. «Lacune féconde» montre ainsi que la vie se développe dans le moindre interstice qui lui est offert, et propose une réflexion métaphysique sur la création et le sens de toute existence.

Diplômé des Beaux-arts de Paris et de l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Paris-Malaquais, Marc Johnson intègre un paysage à l’intérieur du bâtiment de la Maréchalerie et perpétue ainsi, à travers ce geste, la tradition de l’institution, qui invite tout artiste à repenser le lieu même d’exposition. La Maréchalerie se transforme alors en un jardin, en une promenade champêtre. Le spectateur se balade librement au milieu des herbages, des cailloux, des fleurs et des plantes grimpantes qui se déploient le long des fenêtres.

Pour réaliser un tel chantier, Marc Johnson s’est appuyé sur le savoir-faire des jardiniers du Château de Versailles, voisin de la Maréchalerie. La terre provient effectivement des jardins du Château, les semences ont été soigneusement préparées et implantées depuis le mois de mars, et les conditions d’entretien ont été définies au préalable (un arrosage par semaine à hauteur de 20 litres d’eau pour l’ensemble de la surface, nécessité d’aérer le lieu quotidiennement pour éviter une trop forte condensation.) Mais ce qui frappe d’emblée, alors que l’exposition a débuté depuis quelques semaines et se prolonge jusqu’en juillet, c’est l’état désastreux dans lequel se trouvent l’herbe et le paysage constitué par Marc Johnson.

Le paysage est pelé, désolé. L’herbe a été écrasée par les pas des spectateurs et n’a pas eu le temps de repousser. Une distorsion existe donc entre l’état initial du paysage, que l’on perçoit notamment grâce aux visuels de l’exposition datant du vernissage, et l’état actuel de la pelouse, carrément ravagée. Le paysage subit donc la marque des humains, et porte les stigmates de la fréquentation du lieu par les visiteurs. Est-ce à dire que l’humanité est destructrice, que le moindre geste d’un individu, accumulé à celui de son voisin, peut avoir des conséquences non négligeables? On songerait volontiers à voir dans cette installation une illustration de l’effet papillon: un acte anodin peut avoir des conséquences inouïes.

Le lieu ressemble désormais à un champ de terre humide. Un bout de bâche se dévoile çà et là, et trahit l’installation construite par l’artiste. La terre a été stockée dans une structure en bois recouvrant l’ensemble de la surface de la Maréchalerie. Du polystyrène et du gravier ont été amassés sous la terre pour assourdir le bruit et la résonnance des pas. Mais si initialement Marc Johnson pensait déplacer un chantier archéologique dans l’enceinte de la Maréchalerie, la terre, désormais visible, et qui a pris le pas sur les herbages foisonnants, rappelle un site de fouilles. Tout l’enjeu consiste alors à effectuer une greffe du dehors vers le dedans, et à observer, comme dans un laboratoire, une installation vivante et son évolution dans le temps, au gré des circonstances (luminosité, température, humidité, nombre de visiteurs…).

Le point de vue qu’adopte Marc Johnson ressemblerait à celui d’un scientifique: voir comment les espèces vivantes qu’il a implantées survivent dans ce lieu. Comment la vie se déploie, résiste ou cède dans des circonstances assez peu propices à sa conservation? Malgré la désolation qui se dégage de l’ensemble de l’exposition, on remarque que la vie persiste. Les tiges de certaines plantes ont beau être cassées, l’herbe piétinée, les sentiers creusés et transformés en d’énormes sillons, les fleurs se développent le long des fenêtres et des recoins les plus illuminés de la Maréchalerie. On rencontre des boutons dorés ou violets, du pollen, des toiles d’araignées, des moucherons. La vie, aussi ténue soit-elle, existe bel et bien.

Le titre de l’exposition, «Lacune féconde», a d’ailleurs été emprunté à un livre d’anthropologie, et illustre la thèse selon laquelle la vie proviendrait d’un «creux matriciel». L’installation de Marc Johnson semble quant à elle suggérer que la vie se développe dans le moindre interstice, qu’elle saura utiliser la moindre opportunité, la moindre circonstance favorable pour persévérer, s’affirmer. On passe ainsi d’un protocole expérimental, à une observation quasi scientifique du développement de la vie, à une thèse métaphysique sur la création et le sens de toute existence.

Marc Johnson interroge alors les progrès scientifiques actuels, et les questionnements éthiques inédits qui en découlent. Le geste même qu’effectue l’artiste, en déplaçant un jardin à l’intérieur d’une institution et en observant son évolution, peut rappeler les manipulations d’espèces vivantes que l’on extrait de leur contexte naturel pour les soumettre à une batterie de tests. Signalons enfin que l’exposition se trouve hantée par une voix oppressante, qui se diffuse continuellement dans la Maréchalerie. Cette voix de synthèse, robotique et à la diction hachée, répète en boucle les trente premières pages d’un rapport commandé par les Etats-Unis en 2002, qui se demande comment rendre l’humain plus performant et permettre au pays de devenir le leader mondial en matière de nouvelles technologies.

On comprend alors que l’on se situe sur un terrain glissant… les rêves du transhumanisme et d’une humanité améliorée, augmentée, ne sont plus très loin. Celle-ci devrait donc obéir à un idéal de perfectionnement, de progrès croissant, et quitter sa condition mortelle. Le fantasme de l’immortalité apparait ainsi comme le graal du transhumanisme. Et l’humanité, loin d’être parsemée de failles, de manquements et de limites (c’est-à-dire de «lacunes») flirterait dès lors avec la perfection. En ce sens, Marc Johnson propose à travers un fascicule un questionnaire à son public. Abordant des questions morales épineuses et difficiles à trancher, l’artiste nous invite à répondre par oui ou par non à ses interrogations. Les résultats seront dépouillés à la fin de l’exposition, qui se ponctuera donc par une publication.