DANSE | CRITIQUE

La Mélancolie des dragons

Vernissage le 15 Jan 2015
PFlorian Gaité
@15 Jan 2015

Pièce de 2008, La Mélancolie des dragons met en scène le constat désabusé d’un metteur en scène décalé, qui hésite ici entre la promotion d’un merveilleux à portée de main et la désillusion face à un imaginaire collectif en berne. Donnée dans les circonstances particulières des attentats contre Charlie Hebdo, sa reprise s’est imposée ce soir-là, dans une étonnante légèreté, comme le triomphe de la dérision sur la déraison.

Le spectacle s’est ouvert sur l’adresse sobre et concise de Philippe Quesne au public, le remerciant d’être simplement là, disposé à rire. Sans forcer des associations de circonstances entre l’actualité et le sujet de la pièce, il serait difficile d’affirmer que cette représentation-là n’avait pas une résonance particulière. Il s’agissait de faire sortir de leur torpeur un public abasourdi, de lutter contre l’incrédulité par l’adhésion à l’incroyable.

L’action de La Mélancolie prend place dans une clairière enneigée. Quatre jeunes, calés dans une vieille AX, s’endorment entre deux chips et trois gorgées de bière, des standards de heavy et de rock dans les oreilles. En blousons en cuir, jean et tee-shirt de Metallica, les cheveux longs et mal peignés, les sept hard rockers (trois planqués dans une remorque attelée) semblent avoir sillonné les routes avec leur guimbarde, jusqu’à tomber en panne au milieu de nulle part. Appelée à la rescousse, Isabelle arrive à vélo leur prêter main forte, mais leur annonce un délai d’une semaine de réparation. Pour occuper l’intervalle, la troupe décide de lui offrir une démonstration de ce pourquoi ils sont partis en tournée: un parc d’attractions mobile qu’ils ont eux-mêmes conçus. Leur matériel, fait de bric et de broc, relève davantage du gadget que de l’ingénierie scénique, comptant machines à neige, à bulles ou à fumée, structures gonflables, bibliothèque itinérante, vidéoprojecteur, ventilateur ou néon rose. Dans une atmosphère ambiguë, ni franchement réaliste, ni pour autant fictive, cette bande de nomades candides, placides et déconnectés, incarnée avec une juste indolence et une candeur dosée, donne envie de croire avec elle à ce conte de fées dévoyé. Isabelle, ébahie et hyper-réactive, y campe le rôle d’une spectatrice idéale, stupéfaite et stupéfiante. Comme à l’accoutumée chez Philippe Quesne, le public observe la troupe du Vivarium Studio avec les yeux et l’attention d’un entomologiste, scrutant les moindres gestes de ces acteurs échoués sur le grand plateau des Amandiers, perdus au milieu d’un rien plein d’ampleur.

La vision de la mélancolie que porte Philippe Quesne est traversée par une forme d’exaltation nihiliste: le metteur en scène tire péripéties des grands riens, tourne en dérision les idéaux, célèbre l’action vaine. La dramaturgie minimaliste de la pièce l’inscrit dans le registre de la fable absurde, comptant moins sur la capacité du verbe à signifier que sur celle des situations à créer du comique. Empruntant au registre de la farce (et attrape), l’ensemble s’appuie en effet sur des effets de répétition et d’incongruité, des décalages et des aberrations qui entraînent la réponse irréfléchie du public. La pièce est en ce sens truffée de tableaux improbables qui rompent avec la tonalité attendue de la nostalgie, du dégoût de vivre ou de la dépression: Isabelle rentrant entièrement dans le capot pour en sortir une tête de delco défectueuse ou la reprise de Still Loving You à la flûte à bec déclenchent facilement le rire. Ce faisant, il rompt également avec l’image de la mélancolie comme expression de la vanité du temps, un temps qui paraît d’ailleurs ici parfaitement suspendu. Anachronique et déphasée, la troupe tue le temps en se divertissant, plutôt qu’elle ne se laisse dévorer par lui.

Inspiré par la marginalité et les ruptures de convention, Quesne manifeste une fois encore une puissante liberté narrative. La dramaturgie semble s’écrire par ajouts, voire par accidents, donnant à l’ensemble l’apparence d’une succession de micro-événements, de petites scènes prenant part à une fresque totale qui déborde le cadre de la seule pièce jouée. Cette narration spontanée, souvent contrariée, amputée ou redirigée, ne fait que mieux ressortir les nombreux contrastes qui l’animent, entre littérature fantastique et monde ordinaire, gestes dérisoires et grands projets, spectacle du trois fois rien et émerveillement collectif. Ce nivellement des autorités artistiques (une anthologie qui rassemble Dürer, Bruegel, Artaud, Huysman, Friedrich ou Baudelaire) et du monde ordinaire fait alors signe vers un fondement de la mélancolie: quand la gratuité d’un acte devient insignifiance, quand l’extraordinaire peine à naître du banal, l’homme est condamné à une sorte de paresse affective.

Aussi Philippe Quesne s’emploie-t-il à rappeler cette affection psychologie à sa potentialité créatrice, à cette dépression inventive que l’historien Jean Clair ou le psychanalyste Pierre Fédida décrivent dans les termes d’une condition de l’acte artistique. La nullité des actions porte la promesse d’une fuite en avant vers l’illusion, le rêve et la créativité, comme si l’inconsistance de cet univers physique accordait en miroir une place d’autant plus importante à la plasticité de l’esprit. En se plaçant sous l’emblème du dragon, étendard de l’imagination chimérique, le metteur en scène rend sans conteste un hommage à la fantaisie enfantine en développant l’esthétique d’un merveilleux maladroit. Bien que de bonne volonté, ces personnages, qui maîtrisent approximativement les outils les plus rudimentaires, mettent à l’honneur la pratique de l’amateur, mobilisant le sérieux que l’enfant met au jeu, celui dont parle Nietzsche dans un célèbre aphorisme.

Cette plasticité de l’esprit puéril se traduit également par celle d’un art de la scénographie qui se déploie sans contraintes. Nominé aux Molières en 2010 pour celle de La Mélancolie des dragons, Philippe Quesne use de tous les ressors de la pensée bricoleuse pour maximiser les effets de trucage, donnant lieu à de véritables moments contemplatifs, à l’instar de cet instantané dans lequel Isabelle, postée du haut de son échelle, est plongée dans un courant de bulles, ou de la danse «chorale» de cinq totems de plastiques, majestueuses sculptures éphémères de six mètres de hauteur.

Une seconde approche découvre une intention moins évidente, et plus caustique. A force de placer le spectateur dans une posture de bon public, à force de provoquer le rire à l’endroit de cette spectatrice trop exaltée et finalement ridicule (sa futile ballade à ski, ses réflexes de touriste ou son émotion devant une bâche qui se dégonfle), Philippe Quesne jette un doute sur son intention et alimente l’hypothèse d’une critique du spectaculaire. Dans les arts plastiques comme vivants, une tendance contemporaine est à capter l’attention de son public à moindre frais, en comptant sur le pouvoir de séduction de mécanismes grossiers. Il faut d’ailleurs s’arrêter quelques instants sur le titre pour comprendre que le sujet de la pièce n’est pas de traiter les dragons de la mélancolie (les monstres que produit une âme tourmentée) mais bien de désigner une affection qui toucherait les dragons eux-mêmes, comme s’ils pouvaient être en proie à un certain blues. On le voit particulièrement dans le dernier tableau, à travers un ensemble de microscènes aux effets déceptifs: un geyser de 20 cm de haut, une vue panoramique offerte par une modeste échelle ou une tempête déclenchée par un simple ventilateur. A l’image de cette débandade des structures gonflables en fin de pièce, la question se pose in fine de savoir si l’effet de ces dispositifs astucieux peut dépasser celui d’un soufflé.

Mise en abîme d’une société du divertissement, ce dispositif ouvert et sujet interprétations a mérité les rires francs, parfois appuyés, qui ont résonné avec éclat tout au long de la pièce. En donnant à voir cette comédie exutoire, Philippe Quesne réussit le pari de juguler les excédents d’affect et de nervosité, sublimant les effets du spleen de la chimère qui menace le monde contemporain.