ÉDITOS

La force de l’art

PAndré Rouillé
@12 Jan 2008

Les politiques aussi bien que les décideurs privés, français et sans doute européens, ne mesurent pas suffisamment la force de l’art, en particulier celle de l’art contemporain. A cet égard, les distinctions souvent opérées entre public et privé, ainsi qu’entre droite et gauche, ne sont pas vraiment opératoires.
Le gouvernement Jospin n’a pas été significativement plus généreux ni plus favorable à l’art contemporain (et à la culture en général) que ne l’est le gouvernement Raffarin.

Même si celui-ci a fait preuve, dès son arrivée, d’un zèle particulier dans l’incompréhension des enjeux, y compris économiques et sociaux, de la culture et de l’art.

N’a-t-il pas, en effet, purement et simplement annulé, après une étude téléguidée, l’engagement de l’État d’accueillir l’exposition internationale «Image 2004 », qui aurait fait pendant plusieurs mois de la France le point de convergence mondial de l’image, avec toutes les dynamiques qui auraient pu s’en suivre. Mais il est vrai que la candidature de la France avait été défendue devant le comité international par le gouvernement précédent et que l’événement devait se tenir en Seine-Saint-Denis, terre d’opposition. On est ébloui par la largeur de vue…

N’est-il pas vrai, également, qu’en supprimant les emplois-jeunes le gouvernement Raffarin a porté un coup fatal au tissu associatif dont on connaît l’importance dans le domaine de la culture vivante et de l’art.

En dépit d’initiatives fortes et novatrices, le long passage de Jack Lang au ministère de la Culture n’a pas permis à son budget d’atteindre le seuil symbolique des fameux 1%. Jack Lang a plus rapporté, en terme d’image, aux gouvernements socialistes qu’il n’a coûté au budget de l’État. Sans vouloir minimiser son action, il apparaît au total que la culture aura plus servi une politique, que cette politique n’aura servi la culture.

Malheureusement, on ne sent guère du côté des entreprises ou des fondations privées un souffle et un élan qui viendraient significativement contrebalancer ou bousculer les supposées pesanteurs des institutions publiques. En gros, le privé fait plutôt moins bien que le public en France pour encourager la création contemporaine.

On évoquera à juste titre des régimes fiscaux insuffisamment incitatifs. Mais la raison est sans doute ailleurs, plus profonde et assurément plus grave. Pour le dire nettement, et sans la moindre intention polémique: globalement, les élites d’aujourd’hui sont incultes. Au sens où leurs compétences — par ailleurs souvent incontestables — sont devenues étrangères aux territoires de la culture et de l’art de leur époque.
Les liens encore étroits au XIXe siècle entre la science et l’art se sont distendus.

Au-delà de la qualité des individus, qui n’est pas en cause, et des exceptions, qui sont évidemment nombreuses, c’est la géographie des savoirs socialement utiles qui a changé. Alors que les polytechniciens saint-simoniens du XIXe siècles plaçaient encore l’art et l’industrie à égalité, un siècle plus tard l’hégémonie de la mesure, du calcul, de la raison et de la rentabilité a disqualifié les valeurs associées à l’art et à la culture, qui ont été rejetés du côté des loisirs, du superflu et de l’inutile.

Or, tant que les élites ne reconnaîtront pas la force — économique, politique, sociale, voire stratégique — de la culture et de l’art contemporains, ils ne leur accorderont qu’un crédit limité, des moyens dérisoires, et un intérêt réduit.

A cet égard, la différence est immense entre l’Europe et les États-Unis. On peut critiquer la marchandisation de la culture qui a cours outre-atlantique, et en souligner les limites et les dérives. Il reste que les grands pans de la culture — le jazz, le cinéma, le rock, l’expressionnisme abstrait, etc. — ont été étroitement associés aux principales phases de l’expansion américaine.
En comparant l’action de l’Amérique contre le bloc soviétique à ses opérations militaires — du Vietnam d’hier à l’Irak d’aujourd’hui —, il n’est pas excessif d’affirmer que la culture s’est avérée stratégiquement plus efficace que les armes.

Tel n’est pourtant pas le chemin que devrait emprunter l’Europe. Une autre voie s’offre à elle: mettre la force immense et singulière de la culture et de l’art au service des valeurs humaines de la vie, du dialogue, de la paix, et de la reconnaissance de l’autre. Libérer les forces de la culture et de l’art pour réinventer la vie, pour faire dériver ce monde-ci vers un autre monde à visage humain. Un altermonde…

André Rouillé

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Stephen Dean, No More Bets, 2003. Vidéo DVD. 74mn30. Courtesy Galerie Xippas, Paris.

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