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La Courbe de l’oubli

L’artiste pose une question qui mérite de l’être, celle de la trace, qui n’est pas exactement celle du devoir de mémoire. Trace écrite, trace imprimée, trace sonore. Ce sont les trois aspects traités.
Humblement, mais avec efficace. Modestement, mais avec attrait. Minimalement, mais avec subtilité. Il faut reconnaître que le résultat, indépendamment du prétexte ou du commentaire de l’œuvre, est vraiment réussi. Plastiquement parlant.
Car, pour nous, c’est surtout la question de la forme (parfois aussi des formes) qui importe, le reste étant contingent, indifférent, interchangeable.

Le titre générique, La Courbe de l’oubli, est emprunté au vocabulaire du psychologue de l’apprentissage, Hermann Ebbinghaus, pionnier en matière d’expérimentation, pré-lettriste en quelque sorte.
Il s’intéressait à l’étude de la persistance phonétique — à ce qu’il appelait les «paralogues», qui sonnent un peu comme des onomatopées des Indiens d’Inde — plutôt qu’à celle des mots, dont les connotations risquaient selon lui d’interférer sur la faculté mnésique.

Estefanía Peñafiel-Loaiza propose un monde discret, sur le mode effacé. Du blanc sur blanc, le tout sur le fond blanc des cimaises de la galerie.
D’abord, un vrac de petites feuilles de papier — intitulé Les Villes invisibles, 1. L’Attente (Paris, 1871) —, qui, si l’on a bien compris, sont imprimées uniquement côté recto et mettent en abyme la représentation elle-même, comme la vieille publicité de la queue leu leu des frères Ripolin. Ce tas de prospectus restés lettres mortes prétend — on n’a pas saisi comment — rendre hommage à la Commune libre de Montmartre.

Les feuilles se réfèrent à un travail précédent de l’artiste, D’un regard l’autre (tas solennellement présenté sous l’appellation «installation»), un ensemble de 25 000 tracts reproduisant des photogrammes d’un vieux film militant sur la guerre d’Algérie, ainsi qu’au travail de l’artiste chilien Alfredo Jaar qui, de son côté, avait produit il y a une dizaine d’années de ça, une montagne avec un amoncellement d’un million de diapositives — personne ne les ayant vraiment comptées, ce chiffre n’a toujours pas été contesté à ce jour.

Ensuite, car, mine de rien, tout est ordonné, le parcours balisé, la promenade réfléchie, un mur sur lequel est accrochée un réseau rayonnant et débordant de câbles d’iPods. Ce network, intitulé Et pourtant une fois tu me feras parler, a une structure de lamiacée. Il a été rallongé à l’envi et occupe une partie de deux autres pans de murs.
La discrétion est telle qu’on n’entend pas le fin grésillement, des stridulations d’élytres, qui émane des mini hauts parleurs. La pièce est imposante mais ce n’est pas celle-ci que l’artiste a qualifiée de «monumentale».

Prenant l’adjectif «monumental» au pied de la lettre, ou plutôt au sens étymologique de monere, c’est-à-dire, plus ou moins, de réminiscence, Estefanía Peñafiel-Loaiza l’applique à tout signe, quelle qu’en soit la dimension, susceptible de commémorer ou de produire, y compris de toutes pièces, du souvenir — en particulier celui d’un mort.

Ses trois Monuments sont donc aussi des tombeaux, des «élevages de poussière», au sens biblique, métaphysique et duchampien de l’expression. D’ailleurs, chaque rectangle cristallin de cette vitrine de miniaturiste renferme un deuxième quadrilatère dessiné à la… rognure de gomme.
Ce sont des vestiges malévitchéens: l’art est aussi un sujet de prédilection comme un autre. Ces petits cadres translucides ne sont donc pas de simples préparations microscopiques destinées à une expérience de sciences naturelles.
On n’est pas ici dans le test chimique, mais dans l’étal, à petite échelle, de la transmutation alchimique. Le propre de l’art. Les cendres du phénix pieusement conservées sous cloche. Ce triptyque est le Grand Verre de Estefanía Peñafiel-Loaiza.

Estefanía Peñafiel-Loaiza
Et pourtant une fois tu me feras parler, 2008, Écouteurs de baladeurs, lecteurs MP3, câbles, silicone. Dimensions variables
Les Villes invisibles, 1. L’Attente (Paris, 1871), 2008. Installation, impressions sur papier
Monuments, 2008. Verre, gomme. 25 x 18 cm