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Keith Haring

A l’occasion du 50e anniversaire de la naissance de Keith Haring, une des plus grandes expositions dédiée à son œuvre s’est ouverte à Lyon. C’est à une véritable entreprise de réhabilitation de Keith Haring que se livrent Gianni Mercurio, commissaire de l’exposition, et Thierry Raspail, directeur du Musée d’art contemporain de Lyon.
Pour s’en expliquer, le directeur reconnaît n’avoir pas su accorder à cette œuvre l’importance qu’elle méritait au moment de son émergence et l’événement vise à rétablir la portée d’un travail fulgurant et unique. La réparation nécessitait naturellement une exposition d’envergure.

L’œuvre de Keith Haring a bénéficié très tôt d’un engouement populaire, dû à son style immédiatement reconnaissable, le portant au panthéon des artistes les plus connus du XXe siècle.
L’équation selon laquelle le succès populaire est inversement proportionnel au succès critique a fait souffrir l’artiste ambitieux d’un désintérêt relatif de la communauté artistique et Keith Haring déplorait de son vivant ne pas obtenir la reconnaissance qu’il espérait. L’humour ne l’avait néanmoins pas abandonné à en croire une toile dans laquelle un personnage horrifié s’éloigne en courant d’une œuvre clairement identifiée comme étant de Keith Haring.

L’artiste multipliait les occasions de rendre son travail accessible au public, depuis ses débuts dans le métro où il dessinait à la craie sur les panneaux publicitaires laissés noirs jusqu’aux fresques monumentales qu’il déployait à l’invitation d’écoles, d’hôpitaux, de centres culturels, avec une prédilection pour les lieux accueillant des enfants.

Ce surdoué du dessin, généreux de surcroît, s’était donné pour philosophie :
«Ma contribution pour le monde est mon habileté à dessiner. Je dessinerai autant que je le pourrai, pour autant de personnes que je le pourrai, pendant aussi longtemps que je le pourrai».

Keith Haring se range définitivement du côté des post-warholiens. Si Andy Warhol était capitaliste, Keith Haring en revanche est marxiste.
L’exposition contient une reconstitution du Pop Shop de Tokyo, projet philosophique et marxiste, qui entérine dans le travail de Keith Haring le principe de la sérialisation et de la reproductibilité. Le Pop Shop était une boutique couverte du sol au plafond de dessins, qui proposait à la vente des objets en série vendus à bas prix (photo 8).
Le principe de la diffusion en série s’est perpétuée après sa mort grâce à la Fondation Keith Haring, qu’il avait créée, et qui s’est employée à la diffusion intensive de son œuvre, au point de vendre en masse les licences de ses images. Les fonds récoltés sont reversés aux œuvres philanthropiques que Keith Haring soutenait plus particulièrement: les enfants et la lutte contre le sida.

L’engagement de l’artiste à de grandes causes se traduit aussi directement dans ses peintures. L’erreur serait de croire que le dessin simple et sympathique vaille pour lui-même, pour son énergie graphique, alors que l’artiste utilise son personnage-icône ou encore le «bébé radiant» comme des signes universels, auxquels le spectateur peut s’identifier. Keith Haring aborde des sujets douloureux ou subversifs, mais sans se poser en donneur de leçons. L’absence de titres empêche les interprétations  univoques.

La mort et le sexe, sous-jacents dans l’histoire personnelle de l’artiste qui se sait atteint du virus du sida, s’illustrent dans un grand nombre de toiles. Un enchevêtrement de corps évoque au choix une scène d’orgie ou la découverte de charniers au Vietnam.
Ailleurs, Keith Haring rend un dernier hommage à son ami Jean-Michel Basquiat, avec un monument de couronnes, signature symbolique de l’artiste décédé d’une overdose.
Keith Haring, habile dans l’art de l’ellipse, frappe aussi fort sur la télévision, et particulièrement sur les télé-prédicateurs, dont les programmes-fleuves annonçaient la fin du monde. Une salle entière à Lyon est consacrée à la critique des médias et au pouvoir dévastateur de l’écran comparé à un monstre sanguinaire (photo 9).

Il flotte dans l’exposition de Lyon un joyeux air hip-hop, sur les rythmes old school de GrandMasterFlash, et la figure de Keith Haring, perpétuel adolescent en Nike air, guette à chaque angle.
Un mur de photographies replonge dans l’ambiance du Club 57 où venaient s’encanailler des stars montantes, comme Madonna (photo 10), et des personnalités, à l’instar de Caroline de Monaco égarée dans le New York interlope. C’est au Club 57 et au Mudd Club que Keith Haring fait ses débuts et organise ses premières expositions. Emblématique de l’art des années 80, Keith Haring n’aura curieusement pas de descendants bien que tous les graffeurs d’hier et d’aujourd’hui lui témoignent le plus grand respect.

Sous des allures d’enfant terrible de l’art, Keith Haring n’en était pas moins un élève attentif et précis qui a reconstitué «son» musée d’art moderne en appliquant son style à des compositions de maîtres célèbres, tels Alechinsky, Picasso ou Dubuffet. Puisant aux sources de l’histoire de l’art, il s’approprie des formes primitives mayas ou égyptiennes: «Le dessin est resté essentiellement le même depuis la préhistoire. Il réunit l’homme et le monde. Il vit à travers la magie» (Keith Haring).

Un style vif et pertinent, des sujets de son temps, la conscience de son rôle en tant qu’artiste, en faut-il plus pour décréter que Keith Haring est une figure majeure de l’art du XXe siècle.

Publications
Un catalogue édité par Skira et largement illustré accompagne l’exposition.

Keith Haring
Untitled, 1982. Email et dayglo sur métal. 229,87 x 3,8 x 182,88 cm
Untitled, 1982. Email et dayglo sur métal. 182,88 x 3,28 x 228,6 cm
Untitled, 1989. Acrylique sur toile. 182,9 x 182,9 cm
Fashion Moda, 1980. Encre noire sur panneau d’affichage. 122 x 277 cm
Untitled, 1981. Encre sumi sur vellum.106 x 152 cm
Untitled, 1983. Encre sumi sur papier. 97,8 x127 cm
Keith and Julia, 1986. Huile et acrylique sur toile. 91,4 x 121,9 cm
Untitled, 1982. Dessin. 183 x 305 cm
Keith Haring dans le métro. Photographie de Elinor Verhnes.
Keith Haring. Photographie.
A pile of crowns for Jean-Michel Basquiat, 1988. Acrylique sur toile. 305 x 264
Untitled, 1983. Encre sumi sur papier. 182,9 x 325,1
Keith Haring et Madonna, New York, 1989. Photographie.