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José Man Lius

José Man Lius a collaboré à la publication de Bathroom Manners, une histoire photographique et artistique de la salle de bain illustrée par de grands photographes et des jeunes artistes. Ce huis-clos est la chambre d’écho formidable au travail sur l’enfermement.

Interview
Par Pierre-Évariste Douaire

José Man Lius est artiste, à la fois professeur dans une école de design graphique et responsable de développement dans une agence photo. Entre pub et art il s’efforce de constituer un univers qui lui est propre. Sa participation à l’ouvrage collectif Bathroom Manners (éd. Jannink) est l’occasion de confronter son travail sur la salle de bain à ceux d’Araki, Bettina Rheims, Bernard Plossu, Willy Ronis, Pierre & Gilles et beaucoup d’autres.

Pierre-Évariste Douaire. Bathroom Manners est un livre très original, j’ai dans la tête des images de Bonnard ou de Lautrec, mais je n’en avais aucune de Ben dans son bain, ou d’Orlan récurant sa salle de bain.
José Man Lius. C’était insolite de faire une rencontre entre l’art et la salle de bain. On a toujours une idée préconçue sur la salle de bain. C’est le cinéma qui s’en est emparé comme décor et comme genre. Pour moi c’était une découverte de voir tous ces artistes qui avaient travaillé autour de ce thème.

L’angle est lui aussi original. Dans ce livre on mélange : des photos de films (Psychose d’Hitchcock, Bardot dans Le Mépris de Godard, Marylin dans Sept ans de réflexion de Billy Wilder); des photos de plasticiens comme Pierre & Gilles ; des photographes classiques comme Gisèle Freund ou Willy Ronis ; et des photographies de guerre comme avec ce cliché de Georgi Zelma pris pendant la bataille de Stalingrad.
Je pense au livre d’Almodovar, Vénus des lavabos, qui a inspiré Kika. La salle de bain sert de point de départ pour élaborer des scènes ou des films, c’est une source d’inspiration, elle porte en elle des histoires possibles, des histoires en devenir. Comme le dit Jean-Claude Kaufmann, le sociologue qui a signé le texte du livre, la salle de bain n’est pas seulement un endroit où l’on se lave, elle est surtout un lieu où se révèle une “sensualité trouble”.

Ce mélange des genres, on le retrouve dans ton travail.
Tu n’as pas parlé de la photographie de mode qui est représentée dans livre par Newton et par Von Unwerth, ni de la publicité, Bettina Rheims est une photographe qui travaille également dans ce secteur. J’appartiens à cette génération qui, comme Lachapelle et Erwin Olaf, passe d’un genre à l’autre et imprime à leurs travaux commerciaux leur patte personnelle.

Le mélange se fait aussi entre des photographes confirmés et des jeunes artistes comme toi, entre clichés d’après guerre et d’autres des années 2000.
L’éditeur, Baudoin Jannink, a voulu dès le départ mélanger les genres et les générations. Il a voulu sortir des idées convenues. Il a trouvé dans les photographes des années 2000 une liberté nouvelle, un anticonformisme. La salle de bain est pour eux un palais des glaces, le sujet est un Narcisse à la puissance dix, il n’est plus double mais multiple.

Comment as-tu abordé cette commande, le noir et blanc était imposé dès le départ ? D’habitude tu axes ton travail sur la couleur, les costumes, le maquillage, la mise en scène.
D’abord ce n’est pas une commande mais une rencontre avec Baudoin Jannink qui a voulu me faire entrer dans l’aventure de Bathroom Manners. Par contre le cahier des charges imposait le noir et blanc, cela m’a permis de me concentrer sur le message et la forme photographique, d’habitude j’accorde une grande place à l’infographie et à la post-production. J’ai gagné en spontanéité et en simplicité. Le résultat est plus épuré que mes travaux précédents. J’ai été vers l’essentiel, les clichés sont des instantanés. J’ai pu travailler sur des choses qu’habituellement je censure en les corrigeant comme le mouvement et le grain. Les séries présentées dans le livre sont plus graphiques et plus gestuelles.

Tu aimes à chaque fois insuffler de la narration dans tes projets, tu as toujours besoin de scénariser tes clichés. Deux des séries confirment mon intuition ?
Le psychodrame est le moteur de ma démarche. Par exemple pour « 3.12 AM Paris XVI » et « 3.12 AM Paris XI » j’ai présenté la même scène dans deux lieux différents à la même heure. Le décor est le troisième personnage de ces histoires, une “inquiétante étrangeté” imprime cette atmosphère mortifère. La salle de bain est le moteur de ces deux accidents domestiques : une femme s’étrangle avec son collier dans le siphon de la baignoire, un homme meurt dans le rideau de douche qui devient son linceul. On suit ces deux faits divers au fil de l’eau qui s’écoule.

Il y a la volonté chez toi de raconter la vie de chacun, la salle de bain est le miroir intime de ce qui se passe dans nos vies.
Le miroir n’est pas simplement un reflet mais aussi un angle de vue, il offre des facettes renouvelées du monde et des gens. Plus qu’un objet, il interagit avec les personnages. Mon travail s’inscrit toujours dans une narration, j’ai donc toujours besoin de faire signifier le passage du temps, j’ai besoin d’instaurer une chronologie. D’ailleurs tu remarqueras que je travaille toujours avec des séquences de plusieurs photos, entre huit et vingt-quatre.

Dans tes travaux il y a souvent référence aux femmes castratrices comme Méduse, Judith, Dalila, Salomé, est-ce un hasard ?
Consciemment ou pas je me sers de ces figures historiques et artistiques pour nourrir mon travail qui est un miroir aux Vanités. Mais je m’en sers pour mieux les détourner, les réactiver et les réinterpréter. Je m’inspire parallèlement des théories liées aux processus de création publicitaire, et là aussi j’aime pointer ce monde d’illusions, j’aime détourner ce maniérisme. A travers cette double culture je veux interpeler le regard et les conventions.

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www.man-lius.com