|
Elisa Fedeli. Quand on pense à votre travail, on voit aussitôt sa part photographique, et en particulier les séries Promenade irrationnelle et Exploration rationnelle des fonds sous-marins. A contre-courant de cette idée reçue, vous exposez au CRAC de Sète un ensemble conséquent de sculptures et d'installations. Cet évènement veut-il rendre compte d'une nouvelle direction dans votre travail?
Philippe Ramette. Non, pas du tout, pour moi ce n'est pas une rupture mais la suite. La partie photographique n'est pas l'essentiel de mon travail. Depuis mes débuts, je réalise des installations et des sculptures. Il s'avère que, pour différentes raisons liées au hasard de mes rencontres, mon travail photographique s'est beaucoup développé depuis 2000. Auparavant, je pratiquais la photographie de manière plus ponctuelle, en utilisant des objets que je réalisais moi-même (Objet à voir le monde en détail, Objet à voir le chemin parcouru). Ces objets avaient leur existence propre et étaient exposés au même titre que les sculptures. Il me semble important de préciser que je n'ai pas réalisé de nouvelles images depuis 2006.
Pour prendre la mesure de cette exposition à Sète, il faut avoir en mémoire celle qui a eu lieu au MAMCO à Genève en 2008. Celle-ci m'avait permis de regarder mon travail dans son ensemble et d'adopter un regard critique, parfois sévère, vis-à-vis de lui. J'ai pu ainsi prendre la mesure des réels pourcentages des différents ingrédients présents dans mon travail et faire apparaître des manques. L'exposition de Sète est une sorte de deuxième temps, de complément, que j'ai conçu de manière totalement intuitive.
Pour moi, chaque exposition matérialise un point de vue. Elle n'affirme jamais une direction nouvelle, définitive ou permanente. J'essaie de me réserver cette extrême liberté. Je considère mon travail comme un territoire, que j'espère en expansion. A l'intérieur de ce territoire, il y a quelques départements dans lesquels je vais et je viens, en fonction de ce qui me semble important de matérialiser à un moment donné.
Plusieurs oeuvres présentées à Sète vous prennent pour modèle (La silhouette, Portrait tragi-comique, Eloge de la clandestinité, L'ombre de moi-même). Qu'ont-elles en commun et que disent-elles de vous?
Philippe Ramette. Elles n'ont rien en commun, si ce n'est que je suis à chaque fois le modèle représenté.
La sculpture en résine, intitulée provisoirement La silhouette, suggère un état mental qui a été le mien ces deux dernières années: un geste contradictoire entre le refus de voir et la tentation d'avancer. Je parle ici d'un point de vue très personnel. Une partie de moi-même s'y retrouve mais, en même temps, je souhaite qu'au-delà de cette idée le sujet soit suffisamment ouvert pour que chacun puisse aussi s'y reconnaître ou voir autre chose.
Portrait tragi-comique est inspiré du regard de certains amis critiques sur mon travail, lequel a pu apporter un éclairage auquel je n'avais pas pensé moi-même. La référence à Buster Keaton est devenue quasi systématique pour parler de mon rapport tragi-comique avec les choses. Il m'a semblé que ces deux états d'esprit étaient des éléments suffisamment importants au sein de mon travail pour mériter une matérialisation. Ce portrait réunit trois points de vue différents et impossibles à tenir réellement. Je suis intéressé par cette alternance d'expressions contradictoires et par le déplacement dans l'espace que cela implique pour le spectateur. C'est une manière d'affirmer que je suis avant tout sculpteur. Mes photographies contiennent elles aussi des liens très forts avec la sculpture, notamment au moment de leur réalisation.
Dans L'ombre de moi-même, il y a l'idée de dématérialisation, et non de disparition. Le corps n'est pas présent mais son ombre, qui le signifie, l'est. Le titre est connoté de manière négative mais il peut être considéré au sens littéral. J'ai voulu séparer ce qui est habituellement complémentaire le volume et l'ombre et jouer avec des préoccupations qui relèvent essentiellement du travail de sculpteur.
Vous semblez faire des allers-retours incessants entre la photographie et la sculpture, à l'image de cette autre pièce exposée à Sète, Fish Eyed, qui fait dialoguer les deux.
Philippe Ramette. Oui, c'est une manière différente de faire en sorte que la photographie soit présente, non pas par l'objet photographique en tant que tel mais par la restitution de ce qu'on verrait par l'intermédiaire d'un objectif particulier qu'on appelle «Fish Eyed». C'est un objectif que je n'utilise pas pour mes propres photographies et qui sert à créer ... |