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Interview
Par Pierre-Evariste Douaire
Ta première fois à la foire de Bâle, c'était quand?
Emmanuel Perrotin. Ça remonte à très longtemps, je devais avoir 23 ans. Deux années de suite la galerie a été présentée à «Art Statements» qui est réservé aux jeunes. Malheureusement les moyens financiers nous manquaient pour passer au niveau supérieur. Les organisateurs nous l'ont reproché longtemps. Ils ont interprété notre absence comme un manque de reconnaissance. S'éclipser un an, c'était ne pas les soutenir.
Il a fallu attendre des années avant de pouvoir revenir. Voici seulement trois ans que nous sommes revenus. Mais ensuite nous avons été punis, car un mes assistants a prêté son badge d'accès à une personnalité importante du monde de l'art, [François Pinault], pour qu'il puisse, avant l'ouverture, regarder les œuvres exposées.
Nous avons servi d'exemple pour toute la profession. La sanction était juste, mais toute le monde pratique cette technique. Heureusement les organisateurs ont passé l'éponge, et nous sommes à nouveau présents. J'ai obtenu le stand que je voulais et que tout le monde déteste. C'est un espace difficile à gérer, mais que nous avons apprivoisé. Il est placé autour d'un escalier, il forme un U autour des marches. Son avantage est d'être en duplex: les pièces sont en bas, et le bureau en haut. Mais les aller retour fatiguent le personnel de la galerie. La foire est très éprouvante physiquement.
Quels sont les différences entre l'année dernière et cette année?
Emmanuel Perrotin. Il y a plus de pièces sur la grande place. Mais une foire de Bâle reste une foire de Bâle. La qualité des œuvres reste toujours très élevée. C'est plus à Venise que l'on mesure le chemin parcouru. Beaucoup de nos artistes sont là bas en ce moment. Sophie Calle et Éric Duyckaerts représentent les pavillons français et belge, mais Gelatin, Paola Pivi, Piotr Uklanski, Tatiana Trouvé sont aussi présents. Tout ce contingent d'artistes n'était pas simple à gérer pour nous, mais c'est une récompense tellement extraordinaire.
Éric Duyckaerts expose actuellement à la galerie parisienne, le stand a-t-il été pensé pour rappeler son actualité vénitienne?
Emmanuel Perrotin. Sophie Calle et Éric Duyckaerts sont évidemment présents sur le stand, mais nous avons renoncé à faire une présentation monographique. Depuis quelques temps, les collectionneurs ont appris à acheter les œuvres d'après photos. Ils se sont habitués à ce mode de fonctionnement, cela nous permet de montrer un plus grand nombre d'artistes sur le stand. Mais malgré notre souci d'en présenter le plus possible, malgré notre volonté de changer quotidiennement l'accrochage, certains d'entre eux sont restés invisibles pendant cette semaine.
Ce problème est insoluble, car les exigences des organisateurs redoublent. Ils exigent un stand impeccable et d'une qualité constante. Les membres du comité passent dans les allées et notent chaque galerie. Il faut se battre tous les jours pour pouvoir garder son emplacement pour l'année d'après. La sélection est drastique. Au départ comme à l'arrivée, l'espace d'exposition doit être nickel. Les pièces vendues dès la première heure restent accrochées pour garder la cohérence du début de semaine. Si nous dérogeons à la règle, si nous changeons trop le stand, nous risquons de ne pas être renouvelés.
Wim Delvoye expose sur la grande place un semi-remorque sur lequel est placé une bétonneuse, c'est la galerie qui a produit la pièce?
Emmanuel Perrotin. Wim Delvoye est un artiste qui produit lui-même ses pièces. Mais à l'inverse il ne pourrait pas se le permettre si nous n'étions pas capables de vendre la sculpture. L'un ne se fait pas sans l'autre. Les artistes procèdent de cette façon pour contrôler leur travail. Ils peuvent à tout moment reprendre leur travail. Cela évite de batailler des années pour récupérer une œuvre en dépôt dans une ancienne galerie. Leur succès commercial, leur permet de prendre les risques que nous prenons pour eux tout au long de l'année.
Mais si une pièce auto-produite n'est pas vendue, elle peut a contrario remettre en question les bénéfices de toute une année de travail. C'est très délicat à gérer. Ce type de pari est pourtant notre pain quotidien. Nous vivons avec ce genre de dilemme tout au long de l'année. Nous sommes contents quand certains de nos artistes prennent leurs propres risques, mais en contre partie ils peuvent à tout moment reprendre leurs billes et les proposer ailleurs. Wim Delvoye ne nous laisse jamais ses œuvres très longtemps, il veut les récupérer très vite en général, c'est ... |