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Catherine Francblin. Cet Entretien sur l'art est consacré au travail de l'artiste Anne Ferrer. Anne Malherbe, historienne et critique d'art, normalienne, nous accompagne également. Elle a publié plusieurs articles sur la jeune génération de peintres et prépare une exposition sur le dessin des femmes : Dessins au féminin, à la galerie de Frost. Anne Ferrer réalise de nombreux dessins. Est-ce chez toi une pratique régulière et quel lien entretiennent ces dessins avec les sculptures que tu produis?
Anne Ferrer. J'aime dessiner sur des grands formats au sol ou sur des petits carnets de croquis. Le dessin est l'articulation du travail. Je dessine de manière très directe, parfois irrationnelle. Je ne suis aucune règle. Je dessine très spontanément sans m'imposer une idée au départ. Le projet vient dans la réalisation. Je pose les couleurs sur le papier et les idées viennent au gré des arabesques et des mouvements. Petit à petit, le sens prend forme, la forme prend sens.
J'essaie d'éviter la répétition. Après chaque dessin, je suis dans un état physique et mental qui me permet de passer au volume.
Les dessins sont-ils des préparations à la sculpture ? Ont-ils le statut d'œuvre ou des projets?
Anne Ferrer. Le dessin est avant tout viscéral, il est mon premier moyen d'expression. Le dessin vient très naturellement, il prend forme et nécessite ensuite le volume. Je vois chaque dessin en volume, peut-être parce que je viens d'une famille d'architecte.
Tu es née en 1962 à Toulouse. Nous avons découvert ton travail lors des Ateliers 92 au Musée d'Art Moderne de la ville où tu présentais de grandes carcasses d'animaux écorchés, dans la tradition de Rembrandt et de Soutine. Ce n'était pas des peintures mais des œuvres en volume, réalisées avec des matières textiles.
Tu t'es ensuite tournée vers le végétal avec notamment des fleurs géantes qui explosent de couleurs et sont toutes en allusions sexuelles. Puis, dans les années 2000, ces fleurs se sont mises en mouvement avec des mécanismes simples et sont devenues plus agressives et inquiétantes en se transformant en animaux carnivores.
Pour cet entretien, nous avons choisi un titre humoristique: L'ironie a-t-elle un sexe?. Il me semble que cette ironie, présente dès les premières œuvres, est allée croissant.
En 1988, pour la thèse que tu as soutenue à Yale aux Etats-Unis, tu avais déjà écris un article intitulé L'ironie est-elle un outil efficient pour faire de l'art? qui tournait autour des artistes féministes découvertes dans les années 80: Cindy Sherman, Barbara Kruger, Sherrie Levine, qui t'ont beaucoup influencée. Tu étais donc déjà polarisée par la question de l'ironie dans le travail de ces artistes
L'ironie est un terme qui semble simple mais qui se complexifie lorsqu'il est confronté au grotesque, à l'humour. Tous ces termes ne sont pas équivalents et Anne Malherbe va nous expliquer comment ils se définissent les uns par rapport aux autres, car cette question est centrale, non seulement dans le travail des artistes américaines citées mais aussi dans l'art contemporain où l'on a assisté au développement de ces termes, comme l'idiotie ou le burlesque.
Anne Malherbe. L'ironie est une figure de pensée, une attitude. Elle se caractérise par un contraste entre le sens du discours énoncé et la pensée de celui qui l'énonce. Par exemple, Montesquieu dans L'Esprit des lois: «les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique pour s'en servir à défricher tant de terres. Le sucre serait trop cher, si on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.»
Cet extrait est de la pure ironie car ce que Montesquieu semble exprimer sur un ton extrêmement sérieux, il ne le pense pas. Montesquieu adopte un point de vue qui n'est pas le sien, ce qui ajoute de l'intensité et rend plus efficace sa démonstration. En adoptant le point de vue de ceux dont il veut saper le discours, il en montre la vanité. Ainsi, l'ironie est une arme.
L'une des contreparties de l'ironie est qu'elle court le risque de ne pas être comprise. L'ironie est souvent pratiquée à froid, sur un ton neutre. Le ton ironique de Montesquieu ne se comprend que par son contexte et si l'on a compris les démonstrations précédentes. L'ironie a pour autre caractéristique d'établir une connivence entre l'ironiste et celui qui l'écoute. Elle se caractérise aussi par la distance entre le sujet qui parle et son propos et donc par la liberté qui s'instaure entre ce sujet et son discours. L'ironie est donc une arme offensive qui s'exerce contre quelque chose ou quelqu'un et défensive car ... |