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Le Cube Festival, qui s'est tenu à Issy-les-Moulineaux du 3 au 8 juin, a permis de voir votre oeuvre A+, produite par le festival.
Thierry Fournier. C'est effectivement une création dans le cadre du festival. L'idée de A+ m'est venue partiellement à partir du contexte, celui d'un festival à vocation urbaine. J'accorde beaucoup d'importance à la question des espaces de réception des œuvres, je trouve qu'il y a là un énorme travail à défricher. D'autre part, Carine Le Malet (chargée de programmation du Cube, organisateur du festival) m'avait parlé des panneaux urbains, comme un des dispositifs possibles à investir dans le festival. Enfin, je travaille depuis longtemps sur la temporalité, dans le sens de la mise en jeu des spectateurs dans leur relation à l'oeuvre. Ces trois choses se sont croisées assez rapidement autour de cette proposition extrêmement radicale. Je suis même passé par une première étape où il n'y avait pas de décalage temporel.
Pouvez-vous au préalable décrire l'œuvre ?
Thierry Fournier. A+ est un panneau vidéo d'affichage urbain dont l'écran représente ce qui se trouve derrière lui, à ceci près qu'il le représente avec 24 h de décalage. Il s'agissait de conserver au panneau son statut de dispositif urbain habituellement voué à la publicité. Tout en préservant son apparence, son positionnement dans la rue, tous les paramètres habituels, on évide sa représentation, on la creuse en quelque sorte, on la remplace par du temps à l'état pur.
Le positionnement de la pièce dans Issy-les-Moulineaux s'est fait assez rapidement, dans un espace piéton, ce qui permet une très grande proximité des spectateurs avec l'œuvre. J'ai éprouvé, en allant sur place, le fait que s'instaure un jeu permanent, une tension palpable : les personnes examinent cette image, en essayant de comprendre en quoi elle réside. C'était vraiment ce qui m'intéressait, en parallèle à la question de la temporalité. L'ensemble fait également référence aux dispositifs des années 70 que l'on appelle « circuits fermés », à ceci près qu'ici le circuit fermé est impossible, car il y a 24 h de décalage entre enregistrement et réception. Cette impossibilité crée tous les potentiels de rapport à l'image.
J'ai pensé aux trous de vers en astronomie, qui sont des passages théoriquement envisageables dans l'espace-temps, liés aux replis de la matière. Avez-vous pensé à cette possibilité ?
Thierry Fournier. Ces questions-là m'intéressent depuis longtemps. Ce n'est pas un domaine que j'explore littéralement comme sujet, mais tout ce qui a trait aux théories sur le temps comme extension de la matière, non seulement m'intéresse depuis très longtemps, mais se connecte de près à mon travail. J'ai une formation scientifique, je suis architecte, j'ai un rapport de longue date avec les mathématiques ; la définition du temps et de l'espace sont au cœur de mon travail.
Ce que vous introduisez aussi, c'est le rapport à l'image, en conservant le cadre du panneau urbain qui attire l'attention sur ce que l'on ne voit pas habituellement. Il y a une sorte de transfiguration de la banalité. Les passants se demandent ce qu'il y a à voir, dans un jeu et une mise en abyme, car ils sont filmés en même temps qu'ils regardent l'oeuvre.
Thierry Fournier. A+ est une œuvre où l'espace révèle le temps et vice-versa. Ce cadre, absolument banal, révèle quelque chose de l'ordre de la temporalité. Il n'y a en effet rien d'autre à voir que du temps, ce qui n'est pas une mince affaire. Mais en même temps, le temps révèle l'image. On passe par une mise en scène de la banalité, un regard autre porté sur une image banale. Le temps révèle l'image et l'image révèle le temps dans un mouvement qui est réversible, une sorte de ping-pong entre la banalité de ce cadre et ce temps qui appelle à un autre regard sur cette image, habituellement faite pour la publicité. Or la publicité promet, nous indique ce qui va advenir, évoque une question d'accès. Ce principe est ici en quelque sorte retourné.
La publicité est figée, c'est une image définitive, même si ça suscite un désir. A+ est une trouée, il y a un décalage qui renvoie à trois dimensions.
Thierry Fournier. A quatre dimensions : il y a la profondeur et avec elle, il y a le temps ; ce qui est instauré est une "profondeur de temps" : la coexistence de deux temporalités différentes.
A+ arrête les gens. On perçoit ainsi comment on est façonné par l'environnement urbain : il y a un panneau, donc il y a quelque chose à voir. Mais une explication paraît ... |