DANSE | CRITIQUE

Golden Hours (As you like it)

Vernissage le 17 Juin 2015
PFlorian Gaité
@17 Juin 2015

Anne Teresa de Keersmaeker présente au Théâtre de la Ville, et pour la première fois en France, sa dernière création Golden Hours (As you like it), inspirée par la musique de Brian Eno et une comédie de Shakespeare. Un spectacle clivant et complexe, qui fait danser sans musique et parler sans mots, formellement aussi exigeant que frustrant.

Insatiable expérimentatrice, Anne Teresa de Keersmaeker confirme avec Golden Hours (As you like it) les nouvelles orientations de sa recherche chorégraphique, approfondissant les relations entre mouvement et musique lorsqu’ils sont articulés au texte. Du point de vue musical, elle poursuit son exploration des genres en mobilisant la pop de Brian Eno — après le jazz, le rock, le râga indien, l’opéra, la musique classique, romantique ou contemporaine — six ans après The Song et une première utilisation du répertoire des Beatles. Sur un plan dramaturgique, la pièce se réfère à une comédie de Shakespeare, As you like it (Comme il vous plaira), un marivaudage classique dont elle ne conserve que la distribution, des bribes de textes et la vitalité de la langue. Outre sa référence partagée à deux univers hétérogènes, à première vue difficiles à concilier, Golden Hours se démarque par des choix qui mettent à mal le confort et les attentes du spectateur: la quasi totalité du spectacle se passe sans musique tandis que le texte shakespearien est rapidement congédié.
Anne Teresa de Keersmaeker prend ses distances avec les évidences interprétatives du drame comme avec les facilités de la ritournelle électronique, offrant une pièce qui déroute à plus d’un titre. En s’écartant en effet des chemins convenus, la chorégraphe défait les signifiants du texte shakespearien et évite les formes systématiques attendues dans ses compositions, au risque visiblement assumé de perdre en cours un public non averti.

Les onze danseurs, en tenues de sport, débutent le spectacle par une marche très lente, entrecoupée de moments de poses, depuis le fond de scène. Anne Teresa de Keersmaeker reprend ici un principe de composition expérimenté dans The Song («Comme je marche, je danse») auquel elle superpose une nouvelle direction («Comme je parle, je danse»), investissant d’emblée les paroles d’Eno d’un caractère prescriptif, comme si l’incertitude qu’il chantait («You’d be surprised at my degree of uncertainty») imposait à la chorégraphie une part d’imprévisibilité.
Fil rouge de Golden Hours, l’avancée synchrone du collectif, frontale et saisissante, est ainsi brisée par des saillances individuelles qui installent des tensions palpables entre une structure arrêtée, une écriture fixe et régulière et des gestes plus vifs, expressifs ou intuitifs qui laissent notamment place à l’improvisation. Dès lors, si l’on retrouve sur scène le vocabulaire choréotypique de Keersmaeker — les courses, le geste arrêté ou relâché, les accélérations, les trajectoires circulaires, la chute, le soupir ou le pas handicapé — il est augmenté de mouvements plus théâtralisés, plus classiquement dansés, voire de gestes précieux et maniérés. Cette diversité des formes chorégraphiques procède sans doute de ce mélange entre les matériaux musicaux et littéraires qui confère à l’ensemble une esthétique de l’instable, dans laquelle aucune écriture n’arrive finalement à se fixer. Les mouvements ne tendent jamais véritablement vers leur résolution, les styles se juxtaposent, les ruptures entre les tableaux ou les arrêts de la musique sont particulièrement brusques.

Tout en lui attribuant une centralité théorique, peut-être Anne Teresa de Keersmaeker n’a-t-elle jamais autant mis à distance la musique sur scène. La référence à Brian Eno n’a pas la même valeur que dans ses travaux au plus près de la musicalité, de Fase et Rosas danst Rosas à Rain, Drumming ou April me. Annoncé dans le titre, passé quatre fois en boucle dès l’introduction, lae morceau Golden Hours d’Eno disparaît pourtant pour ne réapparaître que sous formes d’échos, dans des interstices acoustiques interprétés par Carlos Garbin, quand même un peu mièvres pour qui ne prend pas plaisir à la candeur folk de la guitare-voix. Le reste du temps plongés dans le silence, les performeurs incarnent une danse abstraite, qui cherche simplement à éprouver une durée étirée, une éternité de circonstance, ce temps «d’entre les lignes» loué par Eno dans sa chanson.
A cette sécheresse musicale répond le dénuement complet de la scénographie. Comme pour The Song, Killing Part 1 et Cesena, elle est confiée à la plasticienne néo-opticaliste Ann Veronica Janssens qui organise le passage de l’ambient music d’Eno à une atmosphère dépouillée et crue. Le grand plateau du théâtre de la ville apparaît à découvert, éclairé par une seule rangée de néons blancs, disposée en son milieu, le sol habillé par quelques demi-cercles dessinés à la craie. Associée à cette lumière franche, l’aridité formelle de cette danse sans musique laisse place aux sons de pas, aux souffles, plaçant les interprètes, mais également le public, en situation de surexposition, donc de vulnérabilité.

Reste la pièce de théâtre dont la trame est ici réduite à sa durée, à sa capacité à organiser l’écoulement du temps. Comme cela pointe dans les œuvres plus récentes En atendant, Cesena ou Partita, son duo avec Boris Charmatz, ou dans la création à venir qui s’appuie sur la poésie de Rilke, le fil dramaturgique semble bien s’appuyer sur une littérature, celle de Shakespeare. Mais si la partition en cinq actes est bien respectée, le texte n’apparaît finalement que comme un prétexte narratif qui perd le fil de sa narration. Les combats, les épisodes amoureux, les conquêtes de pouvoir ou les scènes de quiproquo sont ici rendus à des formes abstraites qui cherchent moins à illustrer qu’à rendre parlant les dynamiques du discours. Réduit à quelques sentences décontextualisées et projetées en fond de scène, le texte devient alors l’occasion de se demander comment «parle» le mouvement, de capter des élans propres à l’intonation et de saisir comment s’incorpore la signification des mots. Anne Teresa de Keersmaeker se réfère à cet égard à une tripartition héritée de la pensée asiatique: il s’agit ici de travailler conjointement l’intention, l’énergie et la forme de la langue.
Le défi chorégraphique consiste à comprendre comment la transposition du mot en mouvement peut trouver sa spécificité chorégraphique. Si l’on doit bien reconnaître qu’il faut la stature, l’ambition et le talent des plus grands chorégraphes pour le relever, force est également d’admettre que Golden Hours ne parvient pas totalement à échapper au piège de la traduction littérale (les cornes des maris cocus, le «o» de Orlando dessiné avec les mains), au point de se demander si l’on ne touche pas à une limite du dispositif de composition.

Golden Hours
signe enfin le retour du féminin sur scène après plusieurs pièces qui plaçaient les hommes en majorité. Sans pour autant incarner un manifeste féministe, la pièce interroge le genre et sa plasticité. Rosalind est ainsi jouée comme à l’époque élisabéthaine par un homme, choix d’autant plus pertinent que le personnage se travestit durant la majeure partie de la pièce. Le danseur qui la campe, Aron Blom, au profil caractérisé, androgyne et à la gestuelle prodigieuse, donne corps à l’ambiguïté de son sexe juvénile. Anne Teresa de Keersmaeker lie ce geste performatif (au sens sociologique du terme, celui d’Irvin Le Goff repris par les Gender Studies) à l’idée shakespearienne de l’existence comme scène théâtrale, contenue dans cette citation d’As you like it gravée sur le frontispice du Globe Theater: «Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles.»

Avec cette pièce complexe, Keersmaeker joue sur les tensions et les contradictions qui nourrissent le rapport du corps dansant au texte qu’il incarne, au risque de laisser irrésolues les questions qu’elle pose. Ainsi, si les mouvements sont bien générés par la partition musicale, la question de l’étirement du temps dépasse largement la possibilité de déployer un formalisme chorégraphique. La langueur produite sur scène apparaît davantage comme une donnée temporelle à expérimenter, voire à éprouver, au sens fort du terme, tant la sensation peut parfois être pesante. Que reste-t-il du discours dans ce moment d’éternité ? Pas grand chose à dire vrai. A l’image de ce paquet de feuilles de papier envoyé dans les airs en plein milieu de la pièce, les signifiants linguistiques volent en éclat. Si Keersmaeker paraît prendre à rebours l’idée de la danse comme communication sans discours, parvient-elle pour autant à construire autre chose qu’une utopie, un non-lieu qui fantasme un âge d’or illusoire, où les mots et la danse feraient corps ?

Déjà annoncée comme une pièce majeure dans le répertoire de la chorégraphe belge, Golden Hours (As you like it) a sans doute besoin d’être digérée pour être ensuite assimilée complètement. Bien que rendant plus ardue sa lecture, l’ambition théorique de la pièce reste néanmoins à la mesure d’une chorégraphe au talent magistral qui n’en a pas fini d’interroger le mouvement abrupt et de convoquer le public dans son laboratoire.

Golden Hours (As you like it)
Anne Teresa de Keersmaeker
Joué au Théâtre de la Ville
Du 13 au 21 juin 2015