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PHOTO | CRITIQUES

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Santu Mofokeng
Chasseur d’ombres
24 mai-25 sept. 2011
Paris 8e. Jeu de paume
Le photographe documentariste sud-africain Santu Mokofeng traque avec opiniâtreté les indices des maux invisibles qui rongent le pays, dans les paysages misérables et grandioses, dans le combat du quotidien, en préservant cette distance juste et humble qui fait la profondeur et la délicatesse de son témoignage.
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Par Muriel Denet

Peu connue en France, l'œuvre documentaire du photographe sud-africain Santu Mofokeng est à découvrir au Jeu de Paume. Autodidacte, Mokofeng intègre, en 1985, Afrapix, une agence militante pour la cause des noirs. Mais le jeune photographe, dépourvu de permis de conduire, est vite hors jeu face à ses concurrents qui couvrent l'événement et filent placer leurs clichés. De cette lenteur, il «fera sa force», dit-il. Lui reste, observe, approfondit, et se tourne ainsi vers l'essai photographique qui échappe aux contraintes du temps et de la presse.

Dans une filiation revendiquée d'Eugène Smith, Santu Mokofeng travaille cette posture d'enquêteur qui lui vaut d'intégrer un institut universitaire pendant une dizaine d'années. Embauché pour fournir des illustrations aux chercheurs, il y trouve la liberté de mener son propre travail. Cette situation privilégiée est mise à profit pour développer des récits, dont des extraits sont déployés aux cimaises du Jeu de Paume. À commencer par l'essai emblématique Church Train: au milieu des années 80, Santu Mokofeng, du fait de la relégation spatiale imposée par l'apartheid, voyage quotidiennement des heures durant en train pour se rendre à son travail et en revenir.
De cet interstice pendulaire, pendant lequel il cherche à finir ses nuits, d'autres font un espace de prière collective à force de chants, de danses, de transes. Une énergie et une spiritualité qui chapardent là un espace-temps de liberté au cœur de l'oppression. Dans la promiscuité des wagons bondés, les cadres sont saturés, qui saisissent les mains battant le rythme sur les parois des wagons, les visages en transe, les corps en communion, et dehors un paysage en transit brûlé de lumière.

Toute la démarche et la posture de Santu Mokofeng sont là: de l'intérieur, par fragment, avec la souplesse et la distance du noir et blanc. Ces récits recomposés mettent à jour ce que la répression, ou tout simplement l'indifférence, rejettent dans l'ombre.
Dans les townships, dédales de vies opprimées et bouillonnantes, alternent les plans larges, qui embrassent des situations, parfois confuses, comme un attroupement énigmatique autour d'une automobile à White City Javabu, des paysages poussiéreux, jonchés de détritus, et mités de pathétiques panneaux publicitaires (Winter in Tembisa), relèvent la topographie et le ballet des corps qui s'y inscrivent (Comrade-Sister, White City Javabu), et des plans plus serrés, corps en contre jour, depuis les refuges sombres des bicoques et des shebeen.

On pense tout aussi bien à Robert Franck pour l'effet d'envers du décor et de distanciation du noir et blanc, qu'à Walker Evans, chez les métayers de Hale County, inventoriant les objets et les gestes du quotidien. Sans complaisance aucune: des revers et des attentes, à l'exclusion de tout pathos.

L'écriture de la lumière en clair-obscur, ou en contre-jour, adoucie du voile de la granulation d'un film TriX souvent poussé au développement pour percer la pénombre des grottes sacrées et des bidonvilles, confère aux images une épaisseur scripturale, moulée dans la matière photographique, mais sans affèterie, sans effet d'art.

Images sans séduction qu'il faut scruter, décrypter, elles sont aussi à rebours des terribles clichés publiés dans la presse sur la violence des townships. Si la misère suinte de tous les pores de l'image, la vie bouillonne dans les pas de danse au fond des shebeen, le travail des femmes dans les taudis, les parties de foot ou de golf dans d'improbables interstices urbains.
Ou encore dans cette scène lumineuse, surprise par Santu Mokofeng, devant la porte d'une église: un homme accroché à sa radio et une femme juchée sur ses hauts talons, tous deux élégants et resplendissants dans la lumière, se jaugent du regard, sidérés et souverains. Mais pas d'instant décisif figé et mortifère, l'image qui suit montre l'homme l'oreille de nouveau collée à sa radio, indifférent au flot des croyants endimanchés qui entrent pour la messe (Église à Mamelodi, Pretoria, vers 1987).

Entre l'iconographie raciste de l'apartheid, qui dépeint l'homme noir comme «primitif» et «dangereux», et celle du strugglisme qui l'évoque en termes de «manque» et d'«humilité», les images de Santu Mokofeng se glissent vibrantes de la palpitation de la vie «sous le toit de l'apartheid».

Cadres ouverts, images fluides comme ce regard qui semble venir d'ailleurs dans la grotte sacrée de Motouleng (Eyes Wide Shut), Santu Mokofeng joue de télescopages, de reflets, et de la tension des temps de pose étirés.

La fin de l'apartheid ne change ni le style ni la posture, si bien que rien dans ses images ne distingue l'avant de l'après, tant les conditions de vie ne semblent que peu avoir changé.

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