DANSE | SPECTACLE

Conjurer la peur

22 Nov - 25 Nov 2017

Il y a d'abord une fresque d'histoire, Le bon gouvernement. Il y a ensuite un livre, de Patrick Boucheron. Et enfin, il y a le spectacle de danse contemporaine de Gaëlle Bourges : Conjurer la peur. Récit, danse et performance, une mise en scène simple et sensuelle pour un propos percutant. Rejouant au présent une peinture politique italienne du 14e siècle, Gaëlle Bourges relance les dés de la démocratie. Avec force, douceur et simplicité, par la danse et en prenant la parole.

Conjurer la peur, pour la chorégraphe Gaëlle Bourges, passe déjà par un regard éclairé sur l’histoire politique. Spectacle de danse contemporaine et récit charnel, Gaëlle Bourges livre une pièce forte, capable d’interpeller les esprits comme les corps. S’appuyant sur la fresque du peintre Ambrogio Lorenzetti, neuf performeurs en reproduisent les pauses et gestes.
Retour à Sienne, en 1338. D’un coté la Tyrannie, de l’autre un gouvernement communal. Entre les deux un affrontement pour le pouvoir, et l’art comme outil de propagande. Le gouvernement communal commande alors une fresque à Ambrogio Lorenzetti : Du Bon et du Mauvais Gouvernement. La fresque couvre les murs du Palais Public de Sienne. Tel le mode d’emploi d’une utopie, d’où jaillit le désir d’une répartition équitable. Des pouvoirs, de la parole, des biens.
Le spectacle de Gaëlle Bourges, Conjurer la peur, s’approprie ainsi la fresque pour mieux lui rendre son actualité. C’était en 1338, c’est aujourd’hui.

Conjurer la peur, de Gaëlle Bourges : une danse mêlant peinture, utopie et essai sociopolitique

Pour Conjurer la peur, Gaëlle Bourges mobilise neuf interprètes, qui actualisent la peinture de la salle des Neuf. Ils redonnent ainsi couleurs chatoyantes et mouvement à cette pièce d’histoire. La chorégraphe va droit à l’essentiel : elle se concentre sur la force sociopolitique de la représentation. En cela elle s’appuie sur le livre de Patrick Boucheron : Conjurer la peur, Sienne 1338 – Essai sur la force politique des images. La danse, la peinture, l’histoire, le texte le plus contemporain qui soit, s’entremêlent. Une diction sobre, simple, percutante. « Pourquoi le visiteur de la salle de la Paix ne pourrait-il pas s’apeurer de ce qu’il voit du mauvais gouvernement et de ses effets ? Être ébranlé, au lieu d’être seulement instruit. Pourquoi ne pourrait-on pas danser dans la peinture ? Avec les neuf transes, du côté du bon gouvernement ? Danser pour conjurer sa peur – Danser pour conjurer la peur – Danser sans peur – Senza paura. »

La simplicité de la parole, la réappropriation des corps : Conjurer la peur et danser sans peur

La danse se délie sur une musique électronique aux accents minimalistes et suspendus (par XtroniK, avec quelques notes de Radiohead et Daydreaming). Le décor est sobre. Presque proche du film théâtral Dogville, de Lars Van Trier. Une franche douceur émane des gestes des danseurs. L’allégorie contemporaine passe alors par des personnes portant des t-shirts labellisés. La profusion d’attributs a cédé la place à des mots. « Divisio », « Furor », « Guerra »… Mais la texture des mouvements, des poses, des regards, des couleurs vives et chaleureuses, vient restituer le caractère d’allégorie contemporaine. Les codes ne sont plus dans les objets annexes mais inscrits dans les corps-mêmes. Tout comme le politique.
Avec Conjurer la peur, Gaëlle Bourges désarticule ainsi la mécanique de l’oppression pour mieux reprendre du souffle. Pièce complète et généreuse : Conjurer la peur donne de l’élan.