DANSE | SPECTACLE

Loretta Strong

20 Mar - 20 Mar 2018

Empruntant au théâtre de Copi sa Loretta Strong, le danseur, chorégraphe et performeur Gaël Leveugle livre un solo déjanté, entre les genres. Incarnant une cosmonaute perdue dans l'espace, seul sur scène, il convoque et dépoussière les imaginaires les plus nerveux et bigarrés.

Entre danse et théâtre, Gaël Leveugle (Cie Ultima Necat) rejoue Copi. À savoir la pièce Loretta Strong (1974) de l’auteur argentin exilé en France, Copi. Sur une musique électro ambient minimaliste de Jean-Philippe Gross, Gaël Leveugle déploie une caricature singulière. Que ce soit en dessin ou en théâtre, Copi aura produit une œuvre directe, corrosive et déjantée. Performeur, scénographe, danseur, chorégraphe… Gaël Leveugle cultive lui aussi la pluralité au sein de l’unité. Le solo Loretta Strong présente ainsi un monologue où le personnage, Loretta Strong, en cosmonaute perdue dans l’espace, tente de joindre la terre par téléphone. Nu.e, sur scène, dans une pénombre parfois zébrée de flashs lumineux, comme autant d’étincelles de courts-circuits, Gaël Leveugle-Loretta Strong explore la solitude et l’angoisse. Comme une plongée dans un bad-trip sous acide, dans un univers dépareillé. Pour une chorégraphie quasi-immobile, dans une contention du corps proche du butô.

Loretta Strong par Gaël Leveugle, d’après Copi : entre danse et performance

Dans ce paysage halluciné, Loretta Strong est en contact avec une interlocutrice terrienne : Linda. Qui lui apprend qu’après avoir été envahie par des hommes-singe, la Terre vient d’exploser. Tandis que des rats envahissent la tuyauterie de la navette. Et dans l’espace exigu de la scène, réduit à une cage étriquée, symbolisée par des tiges, Loretta Strong délire le monde. Il y a du Corps sans Organe à la Antonin Artaud et Gilles Deleuze, dans ce voyage immobile au creux des entrailles de l’univers, de la navette, du délire. Il y a également tout le maelström d’une culture science-fictionnelle : Métal Hurlant, Zardoz, Ziggy Stardust, 1984, La planète des Singes… Un tourbillon de références qui contraste avec la tension « immobile » du corps de l’interprète, Gaël Leveugle. Moment de crise, la descente dans les canalisations rejoint l’image d’un accouchement, où la circulation hachée et hallucinante d’une caméra endoscopique.

Mi-comique, mi-bad-trip déjanté : une danse immobile, crispée et cathartique

Proposant une mise en scène performative, musicale et plastique, Gaël Leveugle développe une Loretta Strong en crise. Tout en envisageant sa performance comme « un outil de liquidation des imaginaires arrêtés ». Un comique proche du grotesque, mais sans facilité, ni convenance. Un puissant bad-trip qui se ressaisit par l’absurde et l’humour caricatural. Avec un vocabulaire direct, parfois vulgaire, mais sans complaisance. Les fonctions vitales, la nudité, la peur, la déprise du réel… Gaël Leveugle incarne une Loretta Strong qui pourrait presque rappeler la pièce Pour en finir avec le jugement de dieu (1948), d’Antonin Artaud. Soit une performance où l’évocation du corps est puissante, nerveuse. Où la chorégraphie se fait à l’intérieur d’un espace infime, infiniment contrait, pour des mouvements imprégnés de tensions. La nudité y dévoile relâchements et torsions, hantises et déprises. Sur le fil du tragique et du comique, avec Loretta Strong Gaël Leveugle livre une performance libératrice.