ÉDITOS

Facebook, au risque du pire

PAndré Rouillé
@08 Fév 2014

Les milliards de terriens connectés quotidiennement à internet n’ont pas pu ignorer que ce 3 février était le dixième anniversaire de la naissance du réseau «social» Facebook. Selon le storytelling, en ce jour de 2004, Mark Zuckerberg, un étudiant de l’université d’Harvard supposé avoir été abandonné par sa petite amie, aurait puisé dans son désarroi la force de concevoir les linéaments de ce qui deviendra, dix ans plus tard, aujourd’hui, le premier réseau dit «social» du monde.

Les milliards de terriens connectés quotidiennement à internet n’ont pas pu ignorer que ce 3 février était le dixième anniversaire de la naissance du réseau «social» Facebook. Selon le storytelling, en ce jour de 2004, Mark Zuckerberg, un étudiant de l’université d’Harvard supposé avoir été abandonné par sa petite amie, aurait puisé dans son désarroi la force de concevoir les linéaments de ce qui deviendra, dix ans plus tard, aujourd’hui, le premier réseau dit «social» du monde.
Aussi dérisoires soient-ils, ces genres de contes de fées sont particulièrement prisés dans la Silicon Valley où les acteurs de la ruée vers l’or numérique, tels que Steve Jobs, Bill Gates et Mark Zuckerberg, pour Apple, Microsoft et Facebook, sont littéralement élevés au rang de stars.

Par delà la fiction, ce vrai-faux jour anniversaire de la création de Facebook vient ponctuer la première décennie du règne planétaire d’internet, des réseaux sociaux, des smartphones, de la photo numérique et d’un nombre croissant d’autres dispositifs et objets numériques.
Cette décennie aura donc été celle de l’irrésistible avènement d’un système technique nouveau, fondé sur le numérique; celle de son introduction dans tous les grands domaines d’action et de production; celle de leur bouleversement et reconfiguration radicale, de leur accélération, rentabilisation ou disparition dans l’obsolescence; celle, aussi, de l’apparition d’un vaste éventail de nouveaux objets, services et dispositifs. Autrement dit, de nouvelles manières d’agir, de produire, de communiquer et de percevoir. De vivre et de penser. De nouvelles manières, aussi, de faire société.

La «révolution numérique» en cours est si radicale et fulgurante — comme le numérique lui-même — qu’elle a, en moins d’une décennie, bouleversé nos vies. Changé nos manières d’accomplir nos gestes les plus ordinaires. Comment téléphonait-on avant l’avènement des smartphones en… 2007. Réserver une place de train ou d’avion? Communiquer en direct avec un ami situé à l’autre bout du monde? Produire et échanger des textes, des images, des sons. Tout a changé. Nos rapports au monde, au travail, aux loisirs, au savoir, à la création. Aux autres évidemment.
Tout ce qui était souvent long, lent et compliqué paraît désormais plus facile, rapide, immédiat. Une merveilleuse légèreté du monde numérique semble s’être miraculeusement substituée aux pesanteurs et lenteurs du monde mécanique d’hier.

Une véritable révolution? Oui, mais une révolution technique. L’avènement d’un nouveau système technique, mais sans révolution sociale ni économique. Bien au contraire. La puissance inouïe du système technique numérique, sa rapidité et son efficacité sans cesse croissantes viennent renforcer les situations et pouvoirs acquis, accroître de façon massive et implacable les inégalités sociales et économiques. Les merveilleuses légèretés et fluidités de l’univers numérique cachent mal la noirceur et le poids du nouvel état du monde.

Car, ce qu’omet la «success story» du jeune créateur éploré de Facebook, supposé assez visionnaire pour transcender sa peine en géniale invention, c’est qu’il a été porté, soutenu et encouragé par de puissants investisseurs — assez efficacement pour que l’entreprise soit valorisée à 104 milliards de dollars lors de son introduction en Bourse en août 2012, alors qu’elle n’a jamais employé plus de 3200 salariés.
Autrement dit, Facebook, comme Google, Amazon ou Apple, sont les parangons de ce capitalisme libéral qui prospère sur le système technique numérique. Autant que Ford a été en son temps l’expression emblématique de feu le capitalisme industriel.

Il est d’ailleurs frappant et logique de trouver le même socle de valeurs, de pratiques et de discours chez les concepteurs de matériels et de dispositifs informatiques (Apple) et chez les traders de banques, ainsi qu’autour des grands réseaux «sociaux» (Facebook) et des moteurs de recherche (Google). Car le numérique est le matériau commun et nécessaire à un système indissociablement technique, économique, social, idéologique, et bien sûr visuel et esthétique dans lequel, désormais, nous vivons et agissons. En trois décennies, et radicalement depuis dix ans, nous sommes devenus des sujets inévitablement traversés et constitués par les objets, les tempos, les protocoles et les flux numériques. Au plus près de nos corps et de nos vies, au plus intime de nos sensations, au plus spontané de nos actes.

C’est sur le matériau et les dispositifs numériques (les réseaux, les interfaces graphiques et tactiles, la photo-numérique, les smartphones, le wifi, et des «fermes de serveurs» dotés d’une énorme puissance de stockage et de calcul) que repose la capacité inouïe de Facebook à se situer à tout moment au plus près de nos corps et de nos vies, à en capter et enregistrer les plus subtiles palpitations, à les traiter et les croiser entre elles et avec d’autres, et à les stocker et les exploiter sans (vrai) contrôle.
Mais si le numérique est en quelque sorte le matériau instrumental grâce auquel Facebook peut fonctionner et travailler à capter la plus grande quantité possible d’informations exploitables sur «la vie des gens», c’est bien celle-ci qui constitue la matière première que Facebook draine, capte, traite et commercialise.

Alors que l’industrie moderne réduisait les travailleurs à l’état instrumental de rouages déshumanisés d’une énorme machine à produire socialement des choses (Charlie Chaplin, Les Temps modernes), les réseaux dit «sociaux», eux, convertissent «la vie des gens» en matière première d’un nouveau genre. En effet, la «vie des gens» n’est plus instrumentalisée, mais convertie en matière première. Il ne s’agit plus, comme dans l’industrie, d’acheter moyennant salaires des temps de vie et des capacités humaines à produire. Il s’agit depuis moins de dix ans, dans la société de l’information et des réseaux numériques, d’amener le maximum d’individus à utiliser le plus souvent et le plus longtemps possible les fonctionnalités gratuitement offertes par des sites internet pour communiquer, échanger, rechercher, jouer, et procéder à de nombreuses autres actions et tâches de la vie quotidienne.

Dans cette dynamique, la force de Facebook aura été d’offrir un lieu de conversation libre de toute fonction autre que celle, toute humaine, de nouer des contacts, de tisser des liens, de se faire des «amis» (aussi improbables soient-ils) et de remettre un peu de singulier dans un monde qui en manque tant. Un lieu, donc, où l’on croit pouvoir parler de soi et s’exposer sans retenue ni précaution, hors de toute préséance de sujets et de toute attention aux formes et contenus de ce que l’on montre ou écrit. Un lieu semi-public largement ouvert sur l’univers privé de chacun, empli d’une énorme quantité d’informations en prise directe avec sa vie la plus intime.

Longtemps négligée faute d’être accessible, cette masse mouvante d’informations souvent dérisoires, triviales et parcellaires sur la vie infra-ordinaires des gens, Facebook sait aujourd’hui, grâce au numérique, la capter, la stocker, la traiter et la commercialiser — comme hier les compagnies pétrolières ont appris à extraire l’or noir du sous-sol avant de le raffiner et le vendre.

A ceci près que de la société industrielle à la société de l’information, du pétrole à la «vie des gens», la matière première passe du minéral à l’humain. Et plus encore: le pétrole se consume, tandis que les informations collectées à la surface de la vie des gens sont, elles, stockées, continument actualisées, potentiellement commercialisées et utilisées. Au risque du pire.

André Rouillé.

L’image accompagnant l’éditorial n’est aucunement l’illustration du texte. Ni l’artiste, ni le photographe de l’œuvre, ni la galerie ne sont associés à son contenu.

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