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Extension sauvage

La deuxième édition du festival «Extension sauvage» s’est déroulée le dernier week-end de juin entre le village de Combourg et les jardins du Château de La Ballue. Grâce à une réflexion approfondie sur le territoire et leur connaissance intime de la danse contemporaine et de ses enjeux, Latifa Laâbissi et Margot Videcoq élèvent la programmation du festival à la hauteur de leurs exigences. Loin des banales appétences pour les actualités, les créations et les premières, elles prennent le temps de la danse, en acceptent les lentes maturations, les fulgurances, les reprises.
«Extension sauvage» offre à un public enthousiaste des pièces anciennes, importantes et parfois peu visibles, passe des commandes pour ses lieux et ménage des rencontres fécondes et inattendues entre les artistes.

Peut-être est-ce la volonté d’inscrire leur relation à la danse dans un territoire défini qui explique la qualité de la réflexion menée par les deux maîtresses d’œuvre de ce festival atypique.
La pratique et l’histoire de la danse se sont immiscées pris place dans l’école primaire de la petite ville, les élèves de Combourg sont conduits de danser une Bouture d’un Sacre: la transmission par deux danseuses, Clarisse Chanel et Marcela Santander, d’extraits du Sacre du printemps de Nijinski, dans la version de Dominique Brun.
Le festival débute dans la ville de Combourg avant de s’installer chez Marie-Françoise et Alain Mathon, propriétaires du Château de La Ballue, partie prenante de l’initiative. Loin de simple transplantation, la danse doit savoir «tirer sa force du lieu».

Julia Cima ouvre le festival avec Danse, hors cadre, une série de solos. En marge des théâtres et des salles d’exposition, cette proposition voyage d’espaces en espaces. Ici, elle occupe l’arrière de la médiathèque de Combourg et le bois de bouleau des jardins de La Ballue. Cela permet au spectateur-témoin de mesurer l’influence du paysage sur l’action qui s’y déroule. Dans un exercice d’interprète virtuose, Julia Cima passe d’une danse à une autre, d’un état de corps à un autre, d’un vocabulaire chorégraphique à un autre.
Elle traverse le temps de 1915 à 2006, les pays de l’Allemagne à Bali, les courants de l’expressionnisme au butô. Isadora Duncan, Boris Charmatz et Valeska Gert sont ainsi convoqués avant que nous n’entendions un texte du poète surréaliste roumain Gherasim Luca destiné à préparer les spectateurs à accueillir la danse à venir.
Vient ensuite le Baris Tunggal indonésien, une danse guerrière, masculine et rituelle puis un butô du maître japonais Tatsumi Hijikata. Enfin, Mary Wigman et son Hexentanz. Un tour de force qui interroge le travail d’interprète tout autant que le maintien dans le corps, et donc dans le vivant, des archives de la danse.

Hors cadre, la diversité de cette danse hybride a été associée aux rayonnages de la bibliothèque avant d’être magnifiée par les lignes fixes des troncs de bouleaux et celles, mouvantes, du soleil couchant entre les arbres.

Le festival intégre d’autres arts pour provoquer des rencontres surprenantes. Après Min Tanaka sur la route de la danse en Indonésie de Katsumi Yutani, le cinéma Chateaubriand (un enfant du pays) accueille un événement détonnant. Le maître de la scène électronique de Détroit, Jeff Mills, rencontre le vidéaste Jacques Perconte qui maltraite encodage et compression en temps réel dans une démarche proche des premiers cinéastes expérimentaux qui griffaient, brûlaient ou recouvraient d’encre les pellicules.
Ce filmeur fou regrette de ne pas retrouver la puissance originaire d’un «instant de paysage» sur ses vidéos, il tord donc la matière même de l’image numérique jusqu’à retrouver l’impact d’un paysage traversé. Monochrome ou en effondrement, l’image pixelisée laisse échapper des formes humaines, le ressac infini, les rochers du littoral tandis que la bande-son se fait tour à tour dramatique, chargée de réminiscences techno, de voix fantomatiques et de souffles.
Aux frontières de l’abstraction, la performance Extension sauvage, vidéo et musique, se joue des palimpsestes, secoue les traces, remue les souvenirs, laboure les affects.

A la fin de cette première journée, deux points de vue ont été adoptés: le paysage du corps en mutation, capable d’accueillir la danse sans origine et sans époque, le paysage mental construit et partagé par ceux qui le créent.

Le lendemain, le théâtre de verdure accueille Sans de Marine Pisani avec Theo Kooijman, Laurent Pichaud et Olivier Schram. Une pièce vieille de 13 ans, jouée 113 fois par les mêmes interprètes hilarants et tendres. Il n’y a rien dans Sans ou presque. Seulement l’écriture parfaite de la rupture, du faux-pas, des possibilités d’enchaînement corporels et non narratifs. Et des personnages redoutables de drôlerie et aux rôles interchangeables.
L’un traduit de manière grotesque un texte dit, l’autre parle sans qu’aucun son ne nous parviennent. Chacun exécute une série de tours, ils se croisent et s’entrelacent. Lorsqu’ils s’alignent, ce sont leurs visages qui s’agitent et laissent apparaître toute la gamme des émotions. Ils s’épuisent aux possibilités du corps, chutent au ralenti, se relèvent, chutent. Ils soufflent les uns sur les autres, improvisent des variations à partir d’un saute-mouton.
A la manière du ministère des démarches ridicules des Monty Pithon, ils répertorient quelques silly dances à la poursuite de leurs index. Un tas, un tresse, un emmêlement de corps est créé qui tente de se déplacer. Et brusquement, les protagonistes remontent la pièce, en accéléré, point par point.
Sans est une pièce à l’air léger et à la simplicité revendiquée. Pourtant, elle porte le questionnement en acte de la structure, du temps et de la reproductibilité d’une œuvre vivante.

Ce même espace accueille la chorégraphe portugaise Vera Monteiro dont le travail est trop peu visible en France. C’est l’occasion de voir Peut-être quelle pourrait danser d’abord et penser ensuite, une pièce de 1991. Tout le vocabulaire des improvisations dansées de Vera Monteiro est là. De petits gestes sophistiqués, des détails de doigts ou d’orteils, de visage (une force qui donne l’impression que la danseuse s’arrache à la gravité et flotte à quelques centimètres de la pelouse), une collection de gestes-signes (un équilibre entre les espaces internes et externes du corps humain): mécanique des articulations, des muscles, du souffle et paysages qui apparaissent sur la peau.
La musique de Thelonious Monk est entrecoupée de moments de silence, de vent, de chants d’oiseaux offerts par les jardins. Le personnage lunaire de Vera Monteiro s’amuse de son corps, dissimule son visage dans les haies, ne s’adresse pas aux spectateurs. Elle est en elle-même, lointaine, agitée, occupée de se sentir en mouvement, traversée par la précision des danses folkloriques asiatiques.

Deux pièces auxquelles le temps ajoute et qui perturbent le relief des corps rejoignent les premières.

Pour finir la journée, une danse in-situ par Benoit Lachambre et Daniele Albanese, imaginée pour un chemin bordé de châtaigniers. L’Ivresse des croisées n’est pas une pièce facile. Deux rangées de spectateurs barrent lé chemin et retiennent les deux danseurs. Entre le château et les champs cultivés, entre le labyrinthe des jardins et la cour sablée, ils font entrer le trouble dans la programmation. La danse est brisée, faite de soubresauts et de longues chutes. Ils ne se rencontrent jamais vraiment ou cela ne change rien à leur solitude. Détachés du monde visible, les danseurs semblent extrêmement conscients de leurs mouvements dans l’air du soir. Anxiogène et puissante, adressée au monde alentour, porteuse de porosité, la danse réunit le corps à une branche au-dessus, une ronce au-dessous. Chamane en jeans déchirés, Benoit Lachambre est un chorégraphe rare qui rend à la danse sa force originelle. L’Ivresse des croisées illustre la possibilité d’une danse générée par et pour un lieu.

Le dimanche, Vera Monteiro présente un solo plus récent On peut dire de Pierre. Pendant vingt minutes extraites d’un cours de Gilles Deleuze sur Spinoza, légèrement retravaillées, étirées et mises en boucle, nous voyons la danse se faire. Les intuitions de son corps sont fulgurantes: il explore toutes les tensions, les torsions, les spasmes silencieux et les délicates légèretés. Prise dans la prosodie particulière du philosophe, notre attention flotte entre écoute et regard. Les poings se ferment, les frappés s’accumulent, la danseuse rampe à plat ventre. Elle noue ses bras, tapote une omoplate et l’on entend «on ne peut aller plus loin»…
Débarrassée des sous-titres qui accompagnent habituellement la pièce, au centre du cercle naturel des regardeurs, Vera Monteiro rend hommage à une pensée libre et à une intelligence sensible. Celle qui choisit l’improvisation pour ne pas voir mourir un vocabulaire si petit, si précis, nous offre une pépite que l’on espère voir et revoir.

La journée se poursuit avec Jours étranges de Dominique Bagouet (1991) remonté par Catherine Legrand et Karine Lescop. Les corps des adolescents d’aujourd’hui réactive la révolte atemporelle et ludique de la jeunesse. Entre les troncs de bouleaux, sur le morceau éponyme des Doors, huit jeunes gens se réapproprient les gestes de leurs aînés et émeuvent sans y penser. Un projet essentiel afin de rendre sa force de frappe à la danse de Bagouet, chorégraphe incontournable, capable de dire l’urgence avec une douceur bienveillante.

Le festival se termine avec Yves-Noël Genod, en Conversations avec Marie-Françoise Mathon, châtelaine férue de jardins. Adepte de la divination par les livres, le metteur en scène nous invite dans Les Mémoires d’outre-tombe avant d’évoquer le jardinier Gilles Clément ou le biologiste Henri Laborit. Il tente d’entraîner dans ses dérives poétiques Marie-Françoise qui se tient à ses propres histoires et parvient à transmettre anecdotes et informations historiques sur son domaine.
Si «la présence au jardin suppose l’esprit nu et le corps exposé» (Gilles Clément) tout comme la présence au théâtre (Yves-Noël Genod), cette édition en fut une belle illustration. Loin des pièges conceptuels, la danse a été vue dans son plus simple appareil, mouvements pris dans le mouvement du monde.