ART | INTERVIEW

Exposition collective (Davide Balula, Jonathan Binet, Simon Collet, Blaise Parmentier, Guillaume Pellay, Elodie Seguin)

Aude Launay, curatrice, propose jusqu’au 15 mars 2014, une exposition collective avec Davide Balula, Jonathan Binet, Simon Collet, Blaise Parmentier, Guillaume Pellay, Elodie Seguin, à la Fondation d’entreprise Ricard. «Une exposition de peinture sans aucune toile au mur, traversée du souffle de la peinture, un espace offert en pâture à de jeunes artistes dont les pratiques relèvent toutes, de près ou de loin, de la peinture.»

Vous avez réuni, il y a plus d’un an, six artistes, Davide Balula, Jonathan Binet, Simon Collet, Blaise Parmentier, Guillaume Pellay, Elodie Seguin, en vue de concevoir une exposition à la Fondation d’entreprise Ricard. Quel en a été le point de départ?
Aude Launay. Je n’avais pas envie de proposer une exposition thématique. Choisir des œuvres en fonction de problématiques, les assembler en un accrochage pensé à l’avance, je l’ai déjà fait et je ne suis pas particulièrement convaincue par cette manière de procéder, je crois que cela m’ennuie un peu. Alors, j’ai commencé par dresser une liste de tous les artistes qui m’intéressaient à ce moment-là. Presque tous avaient en commun des questionnements de peintre, sans nécessairement pratiquer la peinture de manière traditionnelle.
Leurs démarches s’incarnent dans des formes très différentes et parfois assez inattendues. J’ai resserré ma liste à six personnes, je leur ai soumis quelques phrases, puis on s’est rencontrés pour en discuter. Dès la première réunion, ils ont été enthousiastes de pouvoir réfléchir à une exposition collective, un an en amont. Cela n’arrive jamais. Les expositions collectives sont le plus souvent conçues par les curateurs, les artistes ne sont pas spécialement consultés. Puis, très vite, ils ont parlé de faire quelque chose ensemble, un geste commun mais pas nécessairement une pièce unique. Chacun pensait présenter des pièces, mais elles auraient pu être reliées d’une certaine manière.
La première rencontre s’est tenue dans l’espace de la Fondation. Les artistes en ont tout de suite saisi les contraintes: les plinthes creuses qui donnent l’impression que les murs flottent un peu, le plafond foisonnant de câbles… Des éléments auxquels ils sont attentifs car ce sont tous des peintres du détail, de la précision. De plus, ce sont quasiment tous des artistes dont la pratique a trait à l’in situ. L’espace de la Fondation les a vraiment intéressés, interpellés. La réflexion s’est tout de suite portée sur le lieu.
En parallèle couraient ces questionnements curatoriaux dont les artistes semblaient ravis de pouvoir s’emparer: qu’est ce qu’une exposition collective du point de vue des artistes invités? Pourquoi un curateur a-t-il choisi de nous réunir? Qu’est ce que cette situation d’exposition? On est parvenus à une sorte de méta-exposition.

Le processus s’est étendu sur une année. Quel en a été le déroulement?
Aude Launay. Je n’ai rien imposé. Je pensais que chacun allait réagir à ma proposition en présentant des pièces qui parleraient de peinture sans vraiment s’incarner dans la peinture. Voyant qu’il se passait des choses entre eux, je n’ai pas éprouvé la nécessité d’intervenir. Leurs conversations étaient vraiment riches: écouter les artistes échanger entre eux est tellement différent des discussions que l’on peut avoir avec eux, en tant que curateur. C’est incroyable. On n’avait pas le même regard sur le lieu. On s’est réunis régulièrement. Il y a aussi eu beaucoup d’échanges par mail, des rencontres à géométrie variable selon les disponibilités de chacun…
C’est pour cela que j’ai souhaité écrire ce texte qui accompagne l’exposition, j’ai consigné presque tout ce qui s’est dit pendant cette année et j’ai souhaité retranscrire l’ambiance des ces discussions dans une forme qui ne soit pas celle d’un communiqué de presse mais, plus littéraire, d’une intervention qui me soit propre.

À quel moment la réflexion s’est-elle incarnée dans une forme?

Aude Launay. Relativement tard. Trouver le geste juste selon sept personnes est une affaire complexe, un geste satisfaisant tout le monde. Nous avons échafaudé tellement de possibilités… Jusqu’à la fin, nous sommes restés avec l’idée d’une intervention de chacun au cœur d’un geste commun. Il n’y avait pas, dès le départ, une volonté des artistes de s’effacer complètement mais ça a été leur idée. Quinze jours avant le début de l’exposition, la Fondation Ricard nous a demandé de prendre une décision, il fallait commencer à produire. Nous nous sommes arrêtés sur la forme en cours.

C’est presque le fruit du hasard. Le temps qui a choisi pour vous.
Aude Launay. C’est malgré tout un aboutissement. Si nous avions poursuivi six mois de plus, l’exposition aurait certainement été différente. C’est presque un arrêt sur image. La forme se dessinait depuis un moment, mais nous étions aussi très contraints par l’espace: il n’était possible ni de peindre le sol, ni d’intervenir au plafond car ce dernier est très technique: les aérations, la climatisation, des issues de secours, des trappes…
La proposition s’est alors concentrée sur une portion de l’espace que les artistes ont choisi de redessiner. Ils en ont, plus justement, souligné une perspective en créant ce couloir blanc qui, pour eux, est comme une coupe dans le lieu d’exposition, et symbolise la réunion des différents espaces mais aussi le resserrement à une seule proposition. Le processus a toujours consisté à resserrer le propos, à amener chacun à accepter des compromis.
Puis est venue la question du reste de l’espace. Les artistes ont poursuivi l’idée de le désactiver, de le rendre sans intérêt particulier à regarder avec l’idée d’une peinture qui ne soit pas une peinture. L’un d’eux l’a comparée à ce que peut être la musique d’ascenseur par rapport à la musique: une ambiance, un fond indéterminé. Néanmoins, on ne voulait pas que ce soit uniquement de la décoration. Suffisamment neutre et, en même temps, pas blanc comme les cimaises. Le choix de couleur a été un nouveau sujet de discussion puis, presque comme une boutade, j’ai proposé le vert, la couleur des lumières des issues de secours.
Encore un choix qui n’était pas vraiment un choix.
Puis annihiler ce vert est devenu nécessaire afin qu’on ne puisse pas le voir comme de la peinture. Le brouiller. C’est ainsi qu’est venu le noir. Un floutage de la peinture par la peinture. Encore une couche supplémentaire de disparition. L’aplat vert a été réalisé par une personne de la Fondation puis les artistes sont venus le neutraliser avec le noir. En revanche, ils se sont occupé du blanc avec beaucoup de délicatesse et de soin ; pour eux, c’est le point central de l’exposition, ce qu’ils donnent à voir.

Votre rôle a-t-il évolué au cours de cette année?

Aude Launay. Je ne voulais pas devenir interventionniste vers la fin. Je me sentais bien dans ce rôle de recadrer légèrement de temps à autre, de faire le lien avec la Fondation… C’était réellement un rôle d’intermédiaire mais aussi de témoin de l’expérience. C’était tellement beau ce qu’il se passait, ces discussions très précises, d’artistes auxquelles nous n’avons pas accès habituellement, même nous, les curateurs. Pour moi, tout ce qui s’est passé avant la mise en place de l’exposition est presque plus important que l’exposition en elle-même. Je me sentais assez dégagée de cette forme finale, l’exposition aurait pu être autre. Le processus comme le résultat ont été une réelle surprise pour moi.

Et le public, comment l’avez-vous envisagé?
Aude Launay. Nous nous sommes dit que les visiteurs allaient ressentir quelque chose lorsqu’ils entreraient dans l’espace, que cette perspective, ils la comprendraient, même sans spécialement saisir les questionnements que nous avons eus durant un an. C’est une expérience picturale, pour eux comme pour nous.

Texte liminaire
«Il y eut le mur, puis la toile, la sortie de la toile et, par là, le retour au mur comme toile, la toile peinte de la même couleur que le mur sur lequel elle est accrochée…
Aujourd’hui, une envie d’explorer les pratiques contemporaines du hors-toile entendu à la fois comme hors-champ, c’est-à-dire qui n’est pas ouvertement montré mais pourtant présent, et comme hors-piste, échappant aux itinéraires balisés. Éludant sa définition, pourrait-on dire essentielle, de recouvrement d’une surface par une couleur, la peinture se fait ici diffuse, indicielle, contextuelle. Une exposition de peinture sans aucune toile au mur, traversée du souffle de la peinture, un espace offert en pâture à de jeunes artistes dont les pratiques relèvent toutes, de près ou de loin, de la peinture».