LIVRES

Espacé d’ombre

Sur une feuille de papier ou une toile blanche immaculée, qui semble flotter, seulement retenue au mur par deux minuscules épingles ou un fil invisible, un disque de couleur, ou plutôt de lumière colorée, tant elle irradie, vibre sous nos yeux, semble se dilater et se rétracter jusqu’à disparaître, en fonction de la durée de fixation du regard. L’on ne cille pas face à cette luminosité car une ombre en son cœur en assourdit l’éclat sans la ternir : paradoxalement, l’énergie lumineuse paraît en sourdre. Cette ombre est aussi couleur, à la fois dense et insaisissable, ombre de la peinture elle-même peut-être, avers et envers confondus.

 

Parfaitement centré sur le support, le disque rayonne sans que ses bords ne soient discernables, la couleur allant s’atténuant en dégradés subtils continus. La lente respiration de la couleur flottant à la surface conduit au silence, à la méditation. On pense bien sûr à Rothko, mais Vincent Dulom pour sa part oeuvre à s’affranchir des limites de la peinture, en tendant à supprimer ce qui la constitue : son travail sur ordinateur efface le geste du peintre et supprime la matière. Il apporte possibilités infinies et précision.

 

Dans les pièces elles-mêmes, sur papier, toile ou porcelaine, la matière, obtenue par impression numérique jet d’encre en un seul passage et dans un nuancier d’une grande subtilité, se fait extrêmement ténue. La dépose sur une texture très légère, dégagée de tout encadrement pour les œuvres murales, fait même disparaître le fond et la luminosité des supports – finesse et qualité du blanc – concourt à son abolition. Aucune épaisseur, aucune remontée de peinture, de superposition — l’œuvre entière semble flotter dans l’espace — et pourtant la densité est là, visible mais impalpable, dans l’immanence de la lumière ombrée. L’épure pour laisser advenir l’absolu de la peinture, car si l’artiste se libère de ses attendus, il manie l’ordinateur pour atteindre un au-delà, ni ici ni utopie, qui demeure pictural.

 

On a pu voir l’artiste détacher une œuvre petit format et la pencher légèrement en tous sens : le disque de couleur devient mouvant et semble glisser à la surface du papier comme de la lumière sur l’eau, révélant ce lieu improbable et le rendant perceptible.

 

Vincent Dulom porte une attention particulière aux supports et à l’espace, à la résonance des œuvres dans le lieu d’exposition. A la légèreté et à la finesse du papier, de la toile ou des disques en porcelaine présentés, qui les rendent aériens, presque diaphanes, répond le renvoi subtil des œuvres entre elles, par leurs dimensions, leur positionnement ou leur nombre, comme une mélodie ; en lévitation près du mur pour les papiers ou suspendus dans les airs pour les lenticulaires, petits disques de papier frémissant, au passage des visiteurs, au-dessus de cercles blancs posés au sol.

 

Les deux grandes toiles exposées, au même emplacement à chaque niveau de la galerie, ont leurs coins roulés à l’intérieur, en un mouvement souple et élégant qui évoque un parchemin. Mais un parchemin intemporel, d’une blancheur intouchée où infuse en son centre un disque mouvant de couleur, comme inscription unique d’une vie sur la toile, d’une vie dans le cosmos. Car tout ce que le cercle évoque, les planètes, l’univers, la fécondité et les cellules, mais aussi l’œil, le regard fécondé et fécondant, tout cela à la fois l’œuvre de Vincent Dulom l’éveille et le suscite.

 

La présence marquante du blanc dans l’ensemble de l’exposition ne rappelle en rien le neutre impersonnel du «White cube» ; il est laiteux (pour les porcelaines), immaculé, lumineux, habité. Irradié par les disques de lumière ombrée, il détache l’espace de l’immédiateté et étire le temps jusqu’à un suspens atemporel.

 

Paradoxalement, mais là réside l’épiphanie, les œuvres, dont les disques de couleur évoquent perfection et totalité, contiennent le signe de la fin, par la présence intrinsèque de l’ombre. Plus qu’une illusoire éternité, se manifeste la lucidité, comme une étoile dont le rayonnement qui la fait exister porte aussi en elle sa propre disparition.

Vincent Dulom
L08061105, 2008. Jet d’encre sur toile épinglée au mur.

Trois Lenticulaires d’ombre, 2008. Technique mixte sur papier, diamètre 11 à 13 cm, supports en PTFE, diamètre 80 cm.

Sans titre, 2008. 3 peintures vitrifiées sur porcelaine verre opalin trempé, assiette de table, diamètre 31 à 25 cm, h 9 cm.

08080407, 08092102, 08092201, 2008. Jet d’encre sur papier, (3 x) 42×59,4 cm.