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Dynasty. Mohamed Bourouissa

Mohamed Bourouissa est un des trop rares artistes français d’origine maghrébine présentés dans l’exposition-bilan «Dynasty». Ses films n’ont que l’allure de documentaires: mis en scène, ils s’inspirent de l’esthétique choc des reportages télé pour mettre à l’épreuve les clichés attachés au sujet brûlant des banlieues parisiennes.

Elisa Fedeli. Peux-tu détailler les étapes de réalisation du film Temps mort? Comment s’est organisée ta collaboration avec son personnage principal, un détenu de prison?
Mohamed Bourouissa. J’ai fait la connaissance de ce détenu grâce à un ami commun et je lui ai proposé de réaliser un film à deux. Ce projet est le récit de nos échanges, qui se sont faits par le biais unique du téléphone portable pendant environ six mois. Il trace un parallèle entre ce que le prisonnier vit au quotidien à l’intérieur et ce que je vis à l’extérieur. Il s’agit donc de deux points de vue différents, dans deux espaces différents.

Au début, j’ai dirigé toute la construction des images: je proposais au détenu des cadrages, je lui apprenais comment faire des mouvements et ce qu’est une caméra subjective. C’était une phase d’apprentissage où je devais lui expliquer ce que j’attendais de lui. Petit à petit, il s’est réapproprié les procédés pour créer ses propres images et me les proposer. Cela s’est révélé un véritable échange, ce que j’ai cherché à rendre le plus visible possible au moment du montage.

Le film Légendes décrit la vie de vendeurs à la sauvette dans le métro Barbès. Tu as dirigé ces personnes, tout en leur demandant de porter des mini-caméras sur eux. Malgré l’apparence improvisée, y a-t-il un travail de mise en scène?
Mohamed Bourouissa. Oui, bien sûr. Au début, on a beaucoup travaillé en improvisation. Il m’est apparu important de ne pas trop les diriger, afin de laisser apparaître des moments de vie et de filmer le réel à partir de leur point de vue.
Cependant, pour élaborer un discours, j’ai voulu construire plusieurs scènes: d’abord celle où ils draguent une fille, puis celle où un passant en pull rouge parle du prix exorbitant du paquet de cigarettes et enfin la scène finale où un jeune homme demande au vendeur de lui offrir un paquet. Ce dernier exemple m’a permis de glisser une explication concernant le prix de revient d’un paquet. Le vendeur finit par donner le paquet de cigarettes au passant qu’il ne connaît pas, ce qui est un geste très beau. C’est donc un film très différent de Temps mort, dans la mesure où il n’y a pas vraiment de narration, seulement des micro-narrations.

Dans tes deux films, tu as choisi des situations d’illégalité. Qu’est-ce qui t’attire dans ce type de sujet et quel message veux-tu faire passer?
Mohamed Bourouissa. Ce sont des sujets souvent traités de manière documentaire à la télévision, notamment dans les émissions Le Droit du savoir et Zone interdite. Je travaille sur des situations de tension pour expliciter des rapports de forces. Mais mes films ne sont pas des documentaires: on n’apprend rien sur la vie des gens ou sur eux-mêmes. Dans le film Légendes, je prends à rebours les procédés du documentaire. Je n’utilise pas des caméras cachées pour filmer des individus dans des situations illégales. Au contraire, par un geste inverse, je montre le légal par l’illégal. Mon point de vue est plutôt conceptuel. Ce qui compte pour moi, ce sont les rapports humains, les rapports de ces vendeurs au monde légal et les questions d’économie. Le titre Légendes fait référence à la marque des cigarettes que ces derniers vendent. C’est aussi un questionnement par rapport au mythe.

C’est le médium de la photographie qui a fait ta reconnaissance publique. Ici, tu utilises deux techniques moins académiques: le téléphone portable et la caméra cachée. Quelles sont les possibilités et les qualités plastiques propres à ces nouveaux médiums?
Mohamed Bourouissa. Le film Temps mort est composé de textes SMS et d’images en très basse définition envoyées en MMS sur des téléphones portables. Les images déstructurées et floues revêtent pour moi une certaine poésie. Aujourd’hui, on ne cesse de rechercher des images de plus en plus propres, presque cliniques. On arrive à des aberrations, comme la caméra Red One qui a une définition trop élevée pour s’adapter aux vidéoprojecteurs!

Auparavant, je produisais des photographies en moyen ou en grand format à la chambre, ce qui me donnait une bonne définition. Pour mes mises en scène, j’installais des gens dans l’espace donc je travaillais dans l’image. Avec la série des Écrans, j’ai commencé à m’éloigner de cette méthode: je cassais des écrans de télévision pour obtenir des images complètement abstraites. Cela m’a conduit à un nouveau questionnement de l’image comme surface.
Plus qu’un sujet, l’image vidéo est une matière, que l’on peut traiter en surface, comme un peintre. Juste avant le film Temps mort, j’ai fait une série de photographies basée sur cette réflexion. Un ami détenu m’envoyait des documents vidéos à l’aide de son téléphone portable. A partir de ses images, je dessinais des mises en scène en élaborant des lignes de force. Ensuite, je lui renvoyais mes compositions pour qu’il les photographie selon mes indications.