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DANSE | CRITIQUES
Marie Chouinard
Prélude à l’après-midi d’un faune. Le Sacre du printemps
01 avr. - 06 avr. 2008
Paris. Théâtre de la Ville
Marie Chouinard revisite, comme beaucoup d’autres avant elle, deux ballets russes qui firent scandale dans l’histoire de la danse du début du XXe siècle. Elle profite de cette réappropriation pour exprimer l’essence organique de sa danse.


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Marie-Chouinard-<em>Pr-eacute;lude-agrave;-l-rsquo;apr-egrave;s-midi-d-rsquo;un-faune<-em>-2008-Cr-eacute;ation-1994-Musique-de-Claude-Debussy-Courtesy-Theatre-de-la-Ville-©Marie-Chouinard

Marie-Chouinard-<em>L-rsquo;Apr-egrave;s-midi-d-rsquo;un-faune<-em>-1987-Courtesy-theatre-de-la-Ville-©Benny-Chou

  
Par Katia Feltrin

Avec Prélude à l’après-midi d’un faune (1994) et Le Sacre du printemps (1993), Marie Chouinard revisite deux monuments de la danse qui fascinèrent, avant elle, Serge Lifar, Martha Graham, Maurice Béjart, Pina Bausch… Elle-même habituée aux scandales, comme celui qu’elle provoque en 1982, à Montréal, en raison d’une scène d’onanisme dans la pièce qui porte presque sonnom Marie Chien noir, Marie Chouinard se réapproprie ces deux œuvres « scandaleuses » dans une écriture intuitive et personnelle.

Sa manière formelle d’aborder le Prélude à l’après-midi d’un faune — la première du ballet eut lieu à Paris, au théâtre du Châtelet le 29 mai 1912 — exalte au plus près le répertoire de Nijinsky tout en interrogeant le rapport scénique à l’érotisme, à l’obcène et à la question du genre. C’est une femme, Carol Prieur ou Lucie Mongrain, qui incarne le faune et s’affuble parfois d’une protubérance phallique pour pénétrer les rais lumineux évanescents, métaphores probables des nymphes ou de l’écharpe qu’elles auraient laissée, comme le suppose Stéphane Mallarmé dans son poème Eglogue, à l’origine de cette partition chorégraphique. "Ces nymphes, je veux les réveiller/ Un faune sommeille ;/ Des nymphes le dupent ;/ Une écharpe oubliée satisfait son rêve.”

Dans le prélude, Marie Chouinard fait part de son observation approfondie des tensions internes du corps. Reprenant l’idée de Nijinski d'une chorégraphie de profil, inspirée des silhouettes noires peintes sur les vases grecs du Musée du Louvre (Satyre pousuivant les Ménades), le ballet se déroule selon une frise. La recherche formelle puise dans ce répertoire l’expression d’une animalité érotique basée sur la grimace, le souffle et l’expression innocente de la sexualité.

Déviant vers un registre plus contemporain, son écriture organique se démarque de celle de Nijinsky par une désarticulation corporelle fluide et complexe. La gestuelle des mains contextualise l’ensemble de la pièce dans son histoire. La chorégraphe ne renie pourtant pas l’impulsion originelle qui sied à son projet. « A la genèse de chaque création, il y a toujours ce que j’appelle le « mystère », une onde inconnue qui m’interpelle de façon presque obsessionnelle. Mon travail consiste à capter cette onde originelle, et à l’organiser dans l’espace et le temps (…). Depuis 1978, je fais ça ; écouter attentivement la pulsion vitale du corps », confie-t-elle. La reprise du faune de Nijinsky séduit. L’érotisme est délicat, le jeu de l’interprète féminin subtil.

Après une pause, surgit un nouveau paysage, celui dévolu au Sacre du printemps  : des protubérences phalliques se déploient sur le sol et les costumes des danseurs, un peu comme des extensions à la Matthew Barney ou celles des costumes traditionnels de Papouasie Nouvelle Guinée.

Ce ballet russe de Diaghilev, joué pour la première fois le 29 mai 1913 au Théâtre des Champs-Élysées à Paris, avec une chorégraphie de Vaslav Nijinski, et une musique d'Igor Stravinski, bouleversa les codes de l’époque et fut hué. Revisité tour à tour par Maurice Béjart en 1959 ; puis sur un sol couvert de tourbe par Pina Bausch, en 1975 ; de façon plus classique par Angelin Preljocaj, en 2001 ; et sur des rythmes endiablés, en 2004, avec Emanuel Gat, le Sacre du printemps est ici prétexte à une célébration du vivant et à une réflexion sur les origines de la vie.

Les deux tableaux qui composent la structure de l’oeuvre originelle, L’Adoration de la terre et Le Sacrifice, sont joués par dix interprètes amenés à effectuer sous les rais de lumière une multiplicité de solos. Marie Chouinard dit « partir à la quête des ancêtres, et retrouver par eux des pulsions, qui tirant leur origine de la nuit des temps, parcourent l’humanité ».
Le rythme est toujours aussi animal et organique que dans le Prélude por l’après-midi d’un faune, les visages sont grimaçants, la gestuelle des mains du faune est systématiquement reprise. Il n’est, cependant, plus question de frise, ni d’espace linéaire, mais de profondeur spatiale de champ.

Extatique, Marie Chouinard atteint, dans sa réappropriation du Sacre, l’expression d’un temps immémorial à l’origine de la vie : « C’est comme si j’avais abordé la première seconde suivant l’instant de l’apparition de la vie dans la matière, explique-telle. Le spectacle, c’est le déploiement de cette seconde. J’ai l’impresssion qu’avant cette seconde, il y a eu l’intervention extraordinaire d’une lumière, d’un éclair. »


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