ÉDITOS

Culture et schizophrénie (les vœux présidentiels)

PAndré Rouillé
@23 Jan 2009

Les discours du Président de la République méritent toute notre attention parce qu’ils sont pour lui souvent l’occasion d’expliciter les grands principes de son action. Les «Vœux aux acteurs de la culture», prononcés le 13 janvier au Carré d’Art de Nîmes, sont à cet égard d’une redoutable éloquence.
Par delà les promesses, vraies-fausses annonces, petites attaques et bons mots qui polarisent l’attention et saturent les propos des commentateurs, le discours déroule une très claire formulation de la conception présidentielle du monde et de la culture d’aujourd’hui.
En raison du lien appuyé établi entre la culture et l’identité nationale (

le terme «identité» est employé 31 fois), on ne peut s’empêcher de voir se profiler derrière le ministère de la Culture l’image fantomatique d’un autre ministère, le tristement célèbre ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale.

On s’effraie ainsi devant cette impression que la politique culturelle et la politique de l’immigration ne seraient que deux faces d’une même politique globale marquée du sceau de l’identité nationale. Christine Albanel serait ainsi la version positive de Brice Hortefeux qui brandit avec une indécente arrogance son score de l’année 2008 durant laquelle 29796 étrangers ont été reconduits à la frontière.
Un frisson nous envahit à l’idée que le ministère de la Culture et celui de l’Immigration seraient l’un et l’autre au service d’une même politique identitaire, le premier procédant par l’addition de projets et de réalisations, et le second par la soustraction des expulsions.

La ville de Nîmes et le Carré d’Art ont ainsi été très explicitement choisis pour inscrire la culture dans une problématique identitaire de territoires, de racines, d’origines. Installée par le discours au cœur d’un enchâssement de territoires, Nîmes — cette «grande ville antique, romaine, hispanique, camarguaise, provençale, languedocienne, française, méditerranéenne, européenne» — est élevée au rang éminemment politique de «haut lieu de notre identité et de notre culture». Tandis que l’harmonieux dialogue des architectures contemporaine et antique du Carré d’Art et de Maison Carrée vient «marier l’identité et la modernité», c’est-à-dire procéder à une très politique rénovation de la notion d’identité à partir de ce principe qu’«être fidèle à son identité c’est se tourner vers l’avenir, et non pas vers le passé».

La situation géographique de Nîmes permet en outre de raccorder le discours à la perspective d’une Union pour la Méditerranée, d’évoquer un vague projet de «grand Musée des Arts et des Civilisations de la Méditerranée», et d’insister sur cette idée que «nos racines, nos origines trouvent corps dans ce bassin méditerranéen» pour encore rénover la notion d’identité en la sortant, cette fois, des limites strictes du territoire national.

Si l’identité est ainsi dynamisée par son extension temporelle à l’avenir et par son ouverture géographique à tout le bassin méditerranéen, elle n’en reste pas moins le pivot de la politique commune de la Culture et de l’Immigration, le lien souterrain entre les actions apparemment contraires, mais en réalité appariées, de Christine Albanel et de Brice Hortefeux.

C’est ce lien qui fonde le caractère schizophrénique du discours du chef de l’État; qui peut en effet déclarer devant un auditoire culturel être «pour le métissage, la tolérance, pour l’addition plutôt que pour la soustraction»; qui peut prôner les vertus de «la rencontre, du dialogue et de l’échange»; et qui inspire par ailleurs, en matière d’immigration, une politique éminemment soustractive d’expulsion, de rejet de l’autre, de refus des différences et de stigmatisation des étrangers (au moins ceux originaires des pays du sud de la Méditerranée).

La culture est ainsi très directement utilisée à des fins idéologiques et politiques. Et son instrumentalisation est encore accentuée par la «crise sans précédent» qui nous touche.
Qualifier cette crise de «crise morale et culturelle» plutôt que de crise financière, économique ou sociale, permet d’y impliquer directement la culture — et de minimiser les responsabilités des milieux économiques.
Dès lors, la culture ne sert plus seulement à renforcer, à dynamiser, à faire «rayonner» l’identité nationale, elle devient le principal rempart contre des menaces qui pèseraient moins sur nos revenus, nos conditions de travail et nos moyens d’existence, que sur le sens et les valeurs mêmes de la vie. «Il y a un besoin de sens et un besoin de repère dans la crise que nous traversons. […] C’est là où la culture a toute sa place».

La notion de «crise morale et culturelle» donne à la crise un spectre large, et permet d’avancer le (faux) postulat selon lequel elle serait le fait d’une responsabilité collective, d’un «égarement collectif», d’une «perte collective du bon sens, du sens de la mesure», toutes expressions qui occultent et exonèrent les actions frauduleuses d’un certain nombre de dirigeants de banques et d’entreprises.
Si, effectivement, «la culture a toute sa place» dans la logistique du pouvoir face à la crise, c’est pour servir à brouiller la réalité des responsabilités, et les écarts énormes qui se creusent entre les bénéficiaires et les victimes.

S’il fallait se convaincre encore de la frénésie du pouvoir à instrumentaliser la culture, c’est-à-dire à la nier, on pourrait examiner l’écart entre les promesses et les faits, entre les projets annoncés et la réalité des budgets débloqués. Mais il suffira de se reporter à ce propos du Président selon lequel «les artistes sont ceux qui rêvent la société, la décryptent, l’interprètent, prédisent l’avenir, préviennent les risques : sans les artistes la société mourrait».
L’artiste en rêveur, en sociologue, en gourou prédicateur d’avenir, voire en chef de la sécurité nationale, et même en principe vital de la société. Devant tant de responsabilités qui leurs sont attribuées, assurément «sans les artistes la société mourrait». Mais au-delà des mots, la réalité est plutôt celle-ci : dans cette société, trop d’artistes, empêchés de créer, sont condamnés à mourir.

André Rouillé.

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Discours de M. le Président de la République. Voeux aux acteurs de la Culture. Nîmes. Mardi 13 janvier 2009
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