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ÉDITO
André Rouillé
Politique qui divise, culture qui rassemble
20 mars 2008
Numéro 229



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Le temps est bien loin où, en plein 1968, Jean Dubuffet publiait son célèbre pamphlet Asphyxiante Culture pour dénoncer en termes aussi virulents que radicaux les limites que les intellectuels, enfermés dans l’étroitesse de leurs idées, imposaient, selon lui, à l’art et à la culture. Il n’avait cessé auparavant, au nom de l’«art brut», de proclamer que «l’art n’a rien à voir avec les idées», que la culture se meurt d’être laissée aux mains des spécialistes et des classes dominantes, et que sa fonction principale était de faire ressentir «aux administrés l’abîme qui les sépare de ces prestigieux trésors dont la classe dirigeante détient les clefs».Tandis que le mythe prévalait qu’il existait une haute culture dont l’acquisition pouvait être un facteur d’ascension sociale et d’élévation intellectuelle et morale, Jean Dubuffet inversait la proposition.
Contrairement à ceux qui, au même moment, le faisaient au nom du peuple, lui parlait au nom des «irréguliers», des «fous», des «personnes indemnes de culture artistique», au nom de la «voyance» contre les idées, car disait-il : «Le savoir et l’intelligence sont débiles nageoires auprès de la voyance».

Les critiques de la culture sont, de part et d’autre de 1968, allées bon train, notamment avec la sociologie de Pierre Bourdieu et de ses adeptes qui ont mené la critique de la culture conjointement à celle de l’école — Les Héritiers (1964), Un art moyen (1965), L’Amour de l’art (1966), La Reproduction (1970), Les Règles de l’art (1992), etc. Alors que la France vivait encore sous le grand récit de l’«école libératrice» (un puissant syndicat d’instituteurs avait même choisi cette expression pour titre de son hebdomadaire), Christian Baudelot et Roger Establet publiaient en 1975 une étude retentissante intitulée L'École primaire divise.

L’exposition «Douze ans d’art contemporain» (dite «Exposition Pompidou»), qui était censée témoigner de la vitalité des arts plastiques à l’époque gaulliste, est restée célèbre parce qu’elle s’est ouverte le 16 mai 1972 au Grand Palais sous la protection des CRS. Ils avaient été  appelés pour encadrer les artistes qui déménageaient leurs toiles en signe de protestation contre la censure qui avait frappé la coopérative des Malassis, auteurs d’une fresque collective monumentale intitulée Le Grand Méchoui, violemment dirigée contre le régime gaulliste.

L’école et la culture étaient à cette époque des terrains d’affrontements ouverts, souvent directs, avec le pouvoir politique. Depuis, la situation a beaucoup changé. On n’attend plus aujourd’hui de l’école, qui peine à garantir un emploi, qu’elle libère, ni même qu’elle éduque.
Quant à la culture, elle a connu deux grandes évolutions : d’une part, elle s’est modérée dans ses actions, y compris dans la période actuelle de profondes remises en cause de ses moyens; d’autre part, elle a connu, à partir des années 1980, une extension considérable de son périmètre.

C’est Jack Lang, ministre socialiste de la Culture, qui a soutenu en France le processus d’expansion de la sphère culturelle rendant largement caduques de vieilles divisions comme le conflit entre l’art des «intellectuels» et celui des «fous» qui était en effet désamorcés dès lors que l’on voyait en l’un et l’autre deux versions également légitimes de l’art.
La grande opposition entre «haute culture» et «basse culture», qui a longtemps prévalu en Occident, et que l’art moderne n’a cessé de vouloir dépasser tout au long du XXe siècle, a elle aussi perdu de sa pertinence.
La fin des avant-gardes, dont l’histoire est émaillée d’une multitude de conflits et d’une pléthore de manifestes esthétiques aussi vindicatifs les uns que les autres, a apporté une certaine sérénité dans l’art.

C’est dans ce cadre que la photographie, bannie durant des décennies du monde de l’art, a pu accéder vers les années 1980 au statut de matériau de l’art contemporain. D’autres pratiques ont également échappé au mépris et au rejet des milieux de la «haute culture»:  la mode, la couture, la cuisine, la bande dessinée, ou des pratiques aussi neuves et socialement périphériques que le rap, les graffiti ou les tags.
Les antagonismes verticaux entre pratiques, qui avaient animé les avant-gardes de la modernité, se sont amenuisés avec l’extension du champ de la culture. Extensive et inclusive, la culture est devenue plus apaisée et consensuelle.

Les sociétés occidentales développées sont ainsi

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3 réactions


fal7i
Merci ! Votre reaction va être examinée avant sa mise en ligne définitive.
C'était juste pour te signaler le commentaire que j'ai mis sur clansco, et pas fini d'ailleurs.
Très amicalement,
ff
21 mars 2008

fal7i
Je recommande vivement cette lecture
Je recommande vivement cette lecture. Surtout si vous vous dites, tiens ça fait longtemps que je ne suis pas tombé sur le cul. Alors allez vite lire André Rouillé, et tombez sur le cul.

Si vous fréquentez les éditos de paris-art.com, vous ne vous représentez certainement pas André Rouillé comme quelqu'un de virulent ou radical, vous n'associez pas son nom à quelque dénonciation de limites, vous ne l'imaginez pas rebelle le couteau entre les dents, l'invective aux lèvres, la diatribe au cœur, la juste colère dans la pupille, debout sur son tonneau au coin de la rue Mouffetard ou dans un champ de maïs transgénique vitupérant contre contre les assassins de l'art.
Et vous imaginez bien.
Monsieur André Rouillé est bien plus subtil que ça.
Et bien plus efficace aussi.
Monsieur André Rouillé est un Monsieur posé et cultivé, et qui connaît son sujet. Il connaît l'art, l'histoire de l'art, les écrits sur l'art, les philosophes, qu'il a lus et (contrairement à moi par exemple) compris. Il manie le verbe de façon modérée, cite à bon escient et porte sur les faits un regard analytique d'une grande objectivité.
Monsieur André Rouillé est à l'art d'aujourd'hui (soyons fous, osons) ce que Linné est aux naturalistes.
L'éditorialiste décrit l'art tel qu'il le constate de Jack Lang (et non Malraux*) à Christine Albanel. Il va à l'essentiel et décrit ce qui est, une culture hamburger avec un art réconcilié qui rassemble tout et n'importe quoi sous vos applaudissements et dans la joie, le rire et la bonne humeur sous la férule de nos animateurs télé les plus consensuels. Mais il va plus loin encore et nous dit le pourquoi du comment, à savoir que la religion comme opium du peuple c'est devenu plus efficace du tout, et que pour tenir le bon peuple, la bonne recette c'est Disneyland.

Monsieur André Rouillé est un activiste d'art diaboliquement efficace.
21 mars 2008

andrebarriere
Politique qui divise, culture qui rassemble
Bravo pour cet éditorial. L'art ne m'est jamais apparu aussi clair.
Merci.
Je profite de cette tribune pour vous faire part, si vous en souhaitez la réception, qu'un collectif de 4 individus arborant la bannière de TRACES, a réalisé et diffusé sur les ondes de TVHR9 (Télévision du Haut-Richelieu) une série de 26 émissions sur l'art intitulées ARTISTE CONTEMPORAIN.
Des extraits sont disponible à www.tvhr9.com et bientôt elles le seront en entier.
Merci de votre précieux temps et au plaisir.
André Barrière.
21 mars 2008

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