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ÉDITO
André Rouillé
Phobie ordinaire de l’art contemporain

Numéro 187



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En lançant son désormais fameux «L’art contemporain est nul» dans les colonnes de Libération (30 mai 1996), Jean Baudrillard a fait époque : il rendait dicible, acceptable et légitime des propos qui auparavant ne l’étaient pas. Au point que sa position a immédiatement rallié une vague d’auteurs ou d’acteurs de l’art, pour certains réputés comme Jean Clair. Après avoir suscité de nombreuses polémiques, leurs interventions ont culminé au sein d’un numéro spécial de la revue Krisis politiquement très proche la droite extrême.
A la suite de plusieurs décennies d’indifférence ou de bienveillance vis-à-vis de l’art contemporain, ou de franc soutien avec la création des Frac en 1981, ce véritable séisme discursif ouvrait une nouvelle époque. Ce qui était indicible et impensable basculait soudain dans l’ordre des conceptions admises et revendiquées.

La France avait déjà connu, hors de l’art, de semblables reconfigurations du dicible et de l’indicible. Notamment celle qui avait abouti à la légitimation de discours racistes qui s’étaient répandus de façon sourde et feutrée avant de se banaliser. Alors que durant l’après-guerre le racisme avait été inavouable, s’était ainsi ouverte une époque où les racistes petits et grands, organisés ou non, pouvaient l’être sans complexe, sans ne plus même avoir besoin de recourir à la moindre précaution oratoire, au tristement commun «Je ne suis pas raciste, mais…»

A l’approche du nouveau millénaire, à un moment où la «lepénisation des esprits» faisait sournoisement son œuvre, Jean Baudrillard et ses émules ont donc rendu possible à certains d’être ouvertement ennemis de l’art contemporain comme d’autres pouvaient être racistes: sans complexe, sûrs du bien fondé de leurs positions, dans une totale méconnaissance de l’objet de leur haine ou de leur mépris, et… avec cet avantage de ne pas risquer de sanctions pénales!

Il ne s’agissait pas d’un discours critique, mais d’une posture d’exclusion et de méconnaissance, assurément de panique devant un univers inconnu et immaîtrisable de formes, d’attitudes et de valeurs.
Autant une critique sévère et argumentée de telle œuvre, tel artiste, tel événement, telle pratique, ou même de telle dérive de l’art, aurait été légitime, et doit être menée sans relâche, autant les adversaires coalisés ou non de «l’art contemporain» le condamnaient, et le condamnent toujours, dans sa globalité, sans distinction. L’art qu’ils fustigent est sans œuvres, ou réduit à quelques stéréotypes d’œuvres, c’est un ensemble de valeurs et de postures inouïes qui font vaciller l’équilibre fragile de leur univers. C’est une menace qu’ils doivent conjurer, avec violence si nécessaire.

Il est vrai que l’art contemporain est une proie idéale pour les réactionnaires et populistes de toutes obédiences, politiques ou non.
Parce qu’il n’est contemporain qu’à la mesure de sa capacité à bouleverser, à troubler, à briser les schémas culturels établis. Parce qu’il dérange en faisant «bégayer» le regard, les stéréotypes visuels et culturels, et l’art lui-même. Parce qu’il est ouvert sur les devenirs, et que l’innovation permanente, qui est sa condition, irrite les nostalgiques du passé, ou les paniqués du nouveau. Parce que les œuvres, dont la plupart constituent de véritables césures visuelles, parlent aux yeux et à l’esprit comme dans une langue étrangère, incompréhensible pour qui ne l’a pas apprise. Parce que l’art contemporain est l’expression de l’imagination sans contraintes, de la création sans limites, face au monde morne et rigide de la vie ordinaire. Parce que, surtout, la pensée artistique constitue une alternative menaçante à la rationalité organisatrice du monde «réel». Parce qu’enfin toutes ces raisons autorisent certains à penser que les œuvres contemporaines sont socialement inutiles, toujours trop coûteuses pour la société.

Il ne s’agit évidemment pas, dans une attitude qui serait symétrique à celle de ses détracteurs, de louer aveuglement l’art contemporain. Ni de suggérer qu’il échapperait à la condition des activités humaines, car les œuvres modestes sont certainement plus nombreuses que les grandes, et la proportion des suiveurs plus élevée que celle des novateurs.
Il s’agit toutefois de constater que l’art contemporain est, en tant que personnage culturel, la cible d’une pensée d’exclusion aveugle de type raciste. Et de déplorer que des auteurs et penseurs comme Jean Baudrillard, Jean Clair, mais aussi Régis Debray, se soient laissés aller à un rejet brutal et systématique, dont l’histoire a mille fois démenti la pertinence et ridiculisé les tentatives depuis les pitoyables assauts dont l’Impressionnisme a été la cible à ses débuts.

Ces postures de mépris et de dénigrement de l’art contemporain continuent à se propager dans l’ensemble du tissu social et du spectre politique. Après les organes d’extrême droite ou de droite (Le Figaro, 12 nov. 2005), c’est au tour de L’Humanité (3 mars 2007), le quotidien du Parti communiste, de faire écho au populisme anti-art contemporain en publiant dernièrement un article dans lequel Jean-Luc Chalumeau s’en prend au travail de Thomas Hirschhorn avec autant de violence et de mépris que d’incompréhension. L’auteur, ânonnant Baudrillard, se surpasse en répétant que les amateurs d’art contemporain sont «ceux qui, par snobisme, ne veulent pas savoir qu’il n’y a décidément rien à comprendre».

Le drame de ces affirmations prétentieuses qui gangrènent la pensée, et pénalisent la France sur la scène internationale, réside dans cette erreur, réinstallée dans le discours par Baudrillard, selon laquelle il n’y aurait rien à comprendre dans les œuvres d’art contemporain. Alors que c’est évidemment le contraire. L’art contemporain de chaque époque produit sur le monde un savoir irréductible qui doit être accueilli, assimilé, et bien sûr critiqué. Les artistes ne sont ni des clowns, ni de grands enfants, ni des

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