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ÉDITO
André Rouillé
Mai 68 à l’envers. Nouvelle censure à Bordeaux
17 avr. 2008
Numéro 233



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TOUS LES ÉDITOS
Il y a pire que la censure : l’autocensure. Pire que la violence qui vient de l’extérieur, celle que l’on s’impose à soi-même. La censure est en quelque sorte l’exception tonitruante qui surgit d’un sol d’autocensure ordinaire. C’est l’interdit brutal qui vient bloquer ce que le cycle long de l’autocensure n’a pas réussi à dissoudre dans les méandres du consentement.
On ne compte plus, dans le domaine de l’art en France, les cas de censure, qui ne sont que la partie visible d’une sorte d’atmosphère souterraine et sourde, souvent déniée et refoulée, d’autocensure. La scène artistique de Bordeaux vient, une fois encore, d’être le site d’un acte de censure.

On se souvient que l’exposition «Présumés innocents» organisée par le CAPC de Bordeaux a fait l’objet de plusieurs mises en examen, notamment des deux commissaires, parce que les membres d’une très traditionaliste association locale de défense de la famille avaient, en 2000, cru déceler des attitudes pédophiles dans certaines photographies exposées. Sans pourtant que les nombreux enseignants qui avaient conduit leurs élèves à cette exposition ne se soient émus de la moindre inconvenance.
Après plusieurs années de procédure, la justice a heureusement débouté les petits soldats de l’ordre moral et donné raison à l’art. Mais un terrain s’est ainsi créé, un climat de prudence s’est formé, qui viennent d’aboutir, au Musée d’Aquitaine cette fois-ci, au décrochage d’une série de photographies de Christian Delecluse figurant des pères complètement nus avec leurs enfants.

Ces images réalisées dans le cadre d’une réflexion sur la paternité devaient figurer dans l’exposition «Humain, très humain» qui a ouvert le 12 avril. Mais le directeur du musée, François Hubert, en a décidé autrement.
«On sait bien, a-t-il déclaré, qu’avec les problèmes de pédophilie ou d’inceste, les gens auraient pu mal réagir. Ils risquaient d’être choqués. Moi j’avais annoncé une série de belles photos contemporaines sur l’Aquitaine. Pas une réflexion autour du corps».
On comprend là comment une distorsion outrancière du sacro-saint «principe de précaution» peut enclencher et justifier une mécanique de censure, et comment cette censure repose sur une autocensure préalable du censeur.
Mais il s’agit d’une autocensure justifiée par l’argument du bon sens, du pragmatisme, de la raison gestionnaire. «On sait bien qu’avec les problèmes de pédophilie…», dit le censeur, qui cherche ainsi à emporter dans un «on» impersonnel l’adhésion des censurés, voire à leur faire partager ses scénarios sur les réactions supposées des «gens».

C’est peut-être un trait commun à tous les censeurs que d’agir à partir de scénarios-catastrophes composés à partir de mixtes improbables de réel, de rumeurs, d’idéologies, d’actualités médiatiques et de préjugés de toutes sortes. Notamment sur le corps et la sexualité.
Le propos de François Hubert passe ainsi du «on» de ceux  (les organisateurs et les artistes) qui sont supposés savoir, aux «gens» supposés vulnérables et incontrôlables dont il faudrait anticiper les réactions pour s’en prémunir, au «moi»-le-censeur qui confesse son refus panique du corps et ses craintes des nouvelles pratiques corporelles.

Pour les adeptes intransigeants de la tradition, il est littéralement inconcevable qu’un père puisse, comme le montrent les photographies censurées, avoir avec son fils des rapports d’affection et de sensualité filiales passant sans tabous par les corps et les épidermes, et par toutes les configurations du nu et du vêtu. Autant celles-ci sont admises pour la mère et ses enfants, autant le père habillé et le fils nu sont tolérés par la morale, autant l’inverse est totalement inadmissible.

La scène d’un père nu portant sur ses genoux son fils habillé est ainsi automatiquement projetée dans la zone interdite de la pédophilie et de l’inceste. Mais la stigmatisation d’une telle scène, exacerbée par une forte actualité judiciaire locale et nationale, pourrait bien exprimer quelque chose de plus fondamental : la panique souterraine suscitée par un supposé devenir-femme de l’homme qui ne craint plus d’assumer sa tendresse, son amour et sa sensualité.

La censure des clichés de Christian Delecluse transpire la peur, l’ordre moral, le conformisme et les frustrations  exacerbés par un mélange détonant de photographie et d’art, d’actualité judiciaire pesante, et d’un climat politique fortement teinté d’une violente remise en cause des valeurs de Mai 68.  Dénoncer l’emblématique slogan «Il est interdit

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VOS RÉACTIONS
12 réactions


Jean-Marc
Qui y a-t-il à voir ?
J'ai moi même été victime d'un pédophile et je ne me placerai pas sous cet angle pour commenter, parce que bien sûr cette photo est troublante, mais je ne connais pas les autres.
Simplement cette photo, si elle est œuvre d'art, doit donner à voir, et c'est sur ce qui est vu que se pose le problème. Non pas sur le fait qu'elle choque, mais sur le fait qu'elle dise. Il y a évidemment une sorte d'ambiguïté dans la représentation de la paternité qui n'est d'ailleurs pas révolutionnaire puisque dans l'époque où nous vivons les familles monoparentales, recomposées, etc., existent et modifient le rapport aux enfants aussi.
L'ambiguïté porte à mon sens sur le lien au biologique, par une sorte de valorisation excessive. Le symbole de l'épée, du biologique, est quand même plus une valeur d'extrême droite qu'autre chose. En tout cas c'est ma lecture.
De là à interdire, je n'en vois pas l'utilité. Quant aux raisons qui pourraient concerner la pédophilie, le prétexte est à mon sens (tout du moins pour cette photo là) une réaction d'incapacité à lutter contre le problème justement, c'est un problème qui n'a pas besoin d'incitation pour exister.
Quant aux réactions possibles des victimes, bien sûr qu'elles peuvent se sentir mal à l'aise devant une photo comme cela, mais il vaudrait mieux leur proposer des soins et une aide efficace que de leur éviter certaines confrontations.
J'ai commencé à sortir de mon amnésie en regardant un film: «Le petit prince m'a dit», c'est d'ailleurs le comble de l'attention portée à un enfant, et c'est cette situation qui m'a déclenché une crise de larmes démentielle. Comme quoi on ne peut pas toujours comprendre, prévoir le sens des choses de manière absolue.
Jean-Marc
27 avr. 2008

olivier
En reponse : une question
Cela fait un moment que l'on voit ce genre d'histoire, comme la descente de gendarmes dans une imprimerie pour un catalogue d'illustrations à caractère pédophile il y a de ça 2 ans environ.
Les 2 questions qui me viennet à l'esprit :
- Pourquoi ce retour de censure aujourd'hui ?
- Jusqu'où peut-il aller ?
22 avr. 2008

rapin
Tendresse = femme !
Très bien pour votre article sur l'auto-censure, mais il semble que vous y soyez aussi soumis!
«La panique souterraine suscitée par un supposé devenir-femme de l’homme qui ne craint plus d’assumer sa tendresse, son amour et sa sensualité».
Même si l'on comprend qu'il y a de la distance dans cette phrase, elle me choque beaucoup. Il est donc nécessaire d'être femme pour avoir de la tendresse! Et l'homme qu'il soit nu ou pas a toujours son sexe au fond du kangourou, ce n'est pas pour cela qu'il viole et tue toute la journée, même si son fils brandit un glaive !!!
Si cette image choque (ce que je ne crois pas), elle n'en est que plus utile, et le rôle du nu dans l'art depuis des millénaires n'est-il pas de rappeler l'animal au bon souvenir de l'homme policé ?
Avec mes salutations masculines.
Rapin
20 avr. 2008

Antiangélique
Constatation
Je ne peux parler qu'à partir de la photo publiée avec l'article, et je fais cette constatation: sans aucun doute, elle a un caractère, une atmosphère, sexuelle, pédophile. Et encore, le petit enfant porte un objet "classiquement" phallique. Nous travaillons avec des images et nous connaissons la symbolique des formes. Ou nous sommes tous des anges?...
Je suis artiste des images, brésilienne, et je ne pense pas qu'en ce cas-là l'objection à cette exposition soit due au "problème Sarkozy"...
Merci de votre attention.




18 avr. 2008

Christian Germak
Il est interdit d'interdire?
Il faut que la parole et les écrits soient LIBRES dans tous les sens. En 40 j'ai risqué ma vie pour cela. Or traiter un type de PD et vous êtes condamné. Peu m'importe l'expression, elle doit être libre. Quant au sexe, c'est la puberté qui doit être juge.
18 avr. 2008

Bou
Des propos justes…
Des propos particulièrement justes dans ce que ces réactions peuvent nous dire des craintes des personnes qui censurent. Quelle drôle de phrase: «L'art a des limites, tout de même!".
Pour moi, l'art est la possibilité d'ouvrir autant de portes soupçonnées et insoupçonnées. Et c'est autant de propositions qu'il existe d'individus, qu'elles s'inscrivent dans une histoire de l'art ou non…
Avec toujours la question du "cadre", et de son contexte, dont la lecture ne peut bien souvent se faire qu'a posteriori…
Censeurs, après tout, vous ne faites, et à votre insu semble-t-il, qu'exacerber et permettre l'affirmation de positionnements bien vivants de l'expérience humaine et de son expression.
18 avr. 2008

Anieska
Les limites de l'art
Cité :
“Une lectrice du site internet Libération-Bordeaux ne conclut-elle pas sa réaction à la censure par un très éloquent: "L’art a des limites, tout de même!"»
Lesquelles ?

18 avr. 2008

Denis Darzacq
Refus d'un acte de censure
Bonjour, je voulais vous préciser que j'ai également retiré mes photographies de cette exposition pantalonnade et cela définitivement.
Denis Darzacq
18 avr. 2008

Patrizia di Fiore
Fin de censure...
J'apporte quelques corrections.
Le travail de Rip Opkins est bien accroché au musée d'Aquitaine de Bordeaux. C'est Denis Darzacq qui a souhaité retirer le sien.

Tous les photographes ont voulu décrocher les photos de l'exposition mais un accord a été trouvé à la dernière minute... Denis Darzacq n'a pas voulu raccrocher, en estimant que ça ne valait pas la peine et en signe de protestation.
Le vernissage a bien eu lieu, même si la fête était bien gâchée. François Hubert a fait un discours... de circonstance, puis Juppé a pris la parole... pour parler d'Agora. Les commissaires, ainsi que les photographes, étaient en ordre dispersés et plutôt lassés. J'aurais pu m'abstenir d'aller à Bordeaux, ça aurait été pareil.

Lundi 14 avril toutes les photos de C. Delécluse ont été raccrochées, celles qui posaient problème, 4 je crois, ont un dispositif particulier et un mot pour prévenir les âmes sensibles...
En tant que photographe, participant à l'événement, je peux dire que je n'ai jamais vu un vernissage aussi mal engagé... Je n'ai jamais vu de tels réactions à propos de quelques nus, masculins... Il faut bien le dire.

Bordeaux est visiblement une ville extrêmement pudibonde, pas du tout habituée à recevoir des expositions d'art ou de photos contemporaines.

Cordialement.

Patrizia di Fiore
18 avr. 2008

touba
Les limites de l'art
«L'art a des limites, tout de même» tout est dans le «tout de même», qui rappelle avec l'appel au bon sens qu'il ne faut pas aller trop loin.
Mais le problème dans cette affaire est de savoir justement qui va trop loin : l'artiste avec sa proposition, le censeur avec son souci de gestion raisonnable, le spectateur avec ses phantasmes ?
L'artiste aussi a des phantasme, mais le plus simple est de faire avec ce qu'il nous donne à voir, un père nu et son fils qui joue avec son épée, même si la photo est très travaillée avec la correspondance entre la barbe du haut et celle du bas...
C'est Edgar Varèse qui a bien raison de rappeler que «ce n'est pas l'artiste qui est en avance sur son temps mais a plupart des gens qui sont très en retard».
Le temps d'avant 68 ? Je suis un guide indépendant qui organise des visites 'Vu sous cet angle à Paris' et je constate à quel point la plupart des gens ont du mal à regarder ce qu'ils ont sous les yeux et se contentent de ce qu'ils sont censés voir ou ne pas voir.
Ainsi ce n'est pas le père nu qui choque, mais l'idée qu'il pourrait choquer ? 68 a libéré la parole. Dire devant une œuvre comme celle-la, ce qu'on voit, avant de plonger dans l'océan de ce qu'on ressent... est un exercice très bénéfique.
Bruno de Baecque, regardeur professionnel
18 avr. 2008

chien
paris-art.com censure aussi?
Qu'en est-il de ma réaction à l'article sur le rapport Bethenod? Est-ce parce que je parle du Snapcgt que vous ne l'avez pas publié??
Ou alors quoi???

parisART: désolé, nous n'avons pas reçu votre réaction. Merci de la proposer à nouveau. Elle sera publiée, évidemment.
18 avr. 2008

sofika
Mai 68 à l'envers
Je ne suis pas tout à fait d'acord avec votre édito, toujours parfaitement écrit bien sûr.
Le choc de l'image a son importance, je vous invite à passer quelques jours dans un collège et observer les enfants et leurs attitudes... La banalisation des images fait qu'ils ne sentent plus la différence entre un acte qui peut-être cruel avec un acte "naturel".
L'agressivité est un plat quotidien qu'ils dévorent sans penser à une autre solution. L'image donc au lieu d'être complètement censurée pourrait être visible qu'à un public adulte?
Et puis l'art a-t-il besoin d'être provocateur pour être intéressant ? Notre époque actuelle ne vante que la douleur, la violence, la saleté...
Je ne veux pas jouer au "bisounours" mais si l'on parlait un peu de lumière, d'espoir... cela pourrait rendre les gens plus tendres ? non ?
18 avr. 2008

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