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ÉDITO
André Rouillé
La revanche du sacré
05 juin 2008
Numéro 239



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TOUS LES ÉDITOS
L’exposition «Trace du sacré» que propose le Centre Pompidou est ambitieuse, et c’est heureux. Par le nombre et la qualité des œuvres exposées, par l’ampleur du catalogue assorti de nombreuses contributions, et évidemment par le projet lui-même porté par Jean de Loisy.
Le projet affiché est de faire valoir en France une position alternative aux lectures trop formalistes et positivistes de l’art moderne qui ont prévalu aux États-Unis sous la houlette moderniste de Clement Greenberg, c’est-à-dire de sortir de cette mythologie qui voudrait que l’art moderne est le fruit d’un vaste processus d’interrogation sur la nature du médium artistique et sur l’essence de l’art.
   
A vrai dire, il y a bien longtemps que le compte a été réglé aux grands récits modernistes et aux divagations essentialistes de Greenberg et de ses adeptes (y compris français). Aujourd’hui, l’exposition «Traces du sacré» tente de porter l’attention sur la part du sacré dans la création artistique moderne et contemporaine.
Non pas un sacré religieux, mais le sacré et la spiritualité qui, en notre société sécularisée, trouvent refuge et expression dans l’art le plus profane. L’approche est celle du sacré dans l’art, bien au-delà des limites de l’art sacré.

Cette conception large du sacré débordant les religions s’est imposée au terme du long processus de sécularisation qui a agité tout le XXe siècle dans le sillage de ses bouleversements économiques, sociaux, politiques et évidemment militaires, et sous l’effet des crises spirituelles et morales.
Dans une société où les liens traditionnels unissant l’homme à ses dieux et à l’éternité se sont distendus, où le sacré s’est diversifié et dispersé loin de ses lieux séculaires, l’exposition dresse un inventaire de ses traces éparpillées dans l’art.
 
L’hypothèse est triple. D’une part, la fonction métaphysique de l’art a été, au cours du XXe siècle, assumée par l’art profane où s’expriment, hors du religieux, les craintes, les aspirations et certaines des questions fondamentales de l’homme. D’autre part, le sacré a été et reste l’une des forces actives de l’art moderne et contemporain, l’une de celles qui sont esthétiquement les plus sensibles aux mutations du monde. Enfin, après un siècle de sécularisation et d’irréligiosité, la situation est en train de s’inverser à l’échelle mondiale. C’est du moins ce que l’exposition présuppose.

Malheureusement, les commissaires semblent avoir été débordés par l’ampleur de leur sujet. Le sacré dans l’art nous est proposé en extension, faute d’être inscrit dans une compréhension d’ensemble des évolutions de l’art, faute d’être abordé dans ses évolutions, faute, également, d’être mis en perspective avec les autres forces actives dans l’art.

Comment le sacré se manifeste-t-il esthétiquement dès lors qu’il est délié de l’imagerie religieuse et séparé des lieux de culte? Quels sont les grands topos esthétiques du sacré, et leur évolution au gré des mouvements de l’art? Comment et avec quelles récurrences éventuelles la dimension métaphysique  se manifeste-t-elle esthétiquement? Comment, en un mot, déceler dans les œuvres les traces de ce sacré dont l’on veut montrer l’évidence et la force?
En l’absence d’une pensée esthétique claire sur le sacré et sur la fonction spirituelle de l’art, l’exposition se disperse dans une très scolaire série de vingt-deux thèmes (La trace des dieux enfouis, La nostalgie de l’infini, Les grands initiés, Révélations cosmiques, Éden, Danses sacrées, Sagesses orientales, etc.).

En dépit d’évidents moyens mobilisés et d’une réelle qualité des œuvres rassemblées, la visite de l’exposition et surtout la lecture du catalogue font apparaître les limites de l’approche adoptée. L’ensemble est en effet conçu, pensé et commenté à partir de la question du mal qui, selon Jean de Loisy, est «l’ultime question sacrée», plus importante que celle de l’éternité.
Mal de la mort de Dieu, sous le spectre de Nietzsche-le-déicide; mal de la mort de l’homme de l’humanisme sous le coup des guerres infâmes du XXe siècle ; mal du «désenchantement du monde», selon la formule célèbre de Max Weber que les auteurs du catalogue égrainent dans une interminable déploration; mal de la désacralisation de l’art ; mal de la sécularisation et de l’irréligiosité du monde, qui affectent à l’évidence certains rédacteurs trop subjectivement impliqués

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Mark Alizart
Ma surprise...
Ma surprise est totale de découvrir les propos et les intentions que vous me prêtez. Certes, je ne peux pas vous obliger à aimer les citations, mais elles peuvent s’avérer parfois fort utiles pour restituer avec fidélité la pensée d’un auteur. En l’espèce, celles que vous m’attribuez sont tronquées et trahissent profondément le sens de mon texte. J’aimerais le restaurer si vous me le permettez, aussi bien pour moi que pour l'équipe du catalogue sur lequel il fait peser un soupçon inutile.
Vous me faites dire que je «rêve d’un monde libéré du matérialisme "sacrilège"» et que je me réjouis à l’idée que «le capitalisme trouvera dans ce monde une "vitalité nouvelle" qui permettra à chacun de "se réaliser dans un travail comme dans un loisir"». C’est parfaitement faux. En aucun cas mon texte n’est prescriptif. D’ailleurs je n’emploie jamais le futur dans mon article, comme vous me le prêtez, en écrivant les verbes «trouvera» et «permettra». Aussi bien je ne «rêve» de rien. Le sous-titre «grandeur et déclin du matérialisme au vingtième siècle» est purement constatif. Précisément, mon texte s’appuie sur des écrits d’historiens et de sociologues qui dressent un simple état des lieux et des choses, sans porter sur eux de jugement de valeur. Ces historiens et ces sociologues s’appellent Marcel Gauchet, Clifford Geertz ou encore Peter Berger. Ils sont animés d’intentions différentes, je vous l’accorde, voire incompatibles, et parfois polémiques ou idéologiques (j’en rends compte), mais qui n’enlèvent rien à leurs travaux. De fait, ils s’interrogent tous sur la signification de ce phénomène qu’on nomme rapidement le «retour du religieux» dont la fin du vingtième siècle a été le théâtre.
Ce retour du religieux, l’exposition «Traces du sacré» elle-même en est à sa manière un témoignage, au même titre que le «tournant religieux» qu’ont pris certains intellectuels et artistes athées au cours des années 1980 qui fait l’objet du chapitre, là encore purement constatif, de «Marylin à Marie», et ceci sans parler évidemment du témoignage qu'en offrent les nombreuses tensions géopolitiques contemporaines: du 11 septembre 2001 à l’affaire du voile dans nos écoles, en passant par le conflit israélo-palestinien.
Mon article se propose d’éclairer les causes de ce retour du religieux. De fait, l’hypothèse que je formule à l’égard de ce retour est qu’il pourrait être lié à la crise du matérialisme dont le vingtième siècle a aussi, et parallèlement été le théâtre.
– L’effondrement de l’URSS et du bloc socialiste qui s’étendait au Moyen-Orient jusque dans les années 1980 ; la critique des Lumières entamée à la suite de la deuxième guerre mondiale par les intellectuels de gauche à la suite d’Adorno et Horkheimer ; l’euphorie et le consumérisme planifiés par la société spectaculaire-marchande : tous ces phénomènes ont jeté un voile sur l’athéisme marxiste, sur la libre-pensée républicaine, sur le nihilisme romantique.
C’est un fait. Qui peut vous consterner. Qui peut me consterner aussi d’ailleurs. Mais qui n’enlève rien non plus à sa réalité. Et qui moi, de surcroît, m’intéresse, en effet. Pourquoi ? Parce que si nous sommes occupés à une refondation du matérialisme (et c’est mon cas, je crois que ce que j’ai publié dans Fresh Théorie en témoigne, un livre dont vous avez d’ailleurs loué «l’excellence» dans un précédent éditorial qui lui était consacré, le n°179), il nous faut comprendre pourquoi les matérialismes historiques ont failli.
Vous citez Alain Badiou, moi aussi. Vous citez Michel Foucault, moi aussi. Et je cite également Jacques Rancière. Ces trois philosophes engagés dans ce projet de refondation inspirent la fin de mon article où se formule une dernière hypothèse que vous avez également comprise de travers, tout à votre enthousiasme de démontrer le contraire. D’après moi, si les matérialismes n’ont pas résisté au choc du siècle, c’est parce que le processus de sécularisation qu’ils couronnaient était vicié dès l’origine par le religieux, dans la mesure où la sécularisation est un produit de la religion, et plus particulièrement de la Réforme et de sa célèbre opération de «démagification» du monde qu’a bien mis en lumière Max Weber.
Ainsi, je me demande si les diverses formes de culture et d’art qui se sont revendiquées d’un athéisme radical au cours du vingtième siècle n’étaient pas, en fait, travaillées par le protestantisme à leur insu (c’est à peu de choses près une hypothèse qu’on retrouve chez Nietzsche).
Je cite: «On peut se demander si les matérialismes théoriques et politiques du XXe siècle n’ont pas entretenu et alimenté malgré eux l’esprit de religiosité qui a finalement eu raison d’eux». « Le retournement de l’art contemporain en un art étrangement bigot au cours des années 1980 porte la même marque [protestante]. À travers leur volonté d’imposer un régime laïque à l’œuvre d’art, de séculariser la religion romantique de l’art, les artistes se montrent plus religieux qu’ils ne veulent bien le dire». Pour cette raison, mon article invite en conclusion à repenser une forme de matérialisme qui ne se confonde pas avec une sécularisation sous influence et qui se termine par ces mots sans ambiguïté, pardonnez-moi de me citer (longuement) de nouveau: «A l’heure où la formule un peu ridicule qu’on prête couramment à Malraux selon laquelle "le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas" est devenue pour nous à la fois remarquablement vraie (le XXIe siècle est devenu religieux) et terriblement fausse (et c’est justement pour cela qu’il «ne sera pas»), au moins peut-on retenir deux leçons de l’échec des mouvements antireligieux qui se sont épanouis au XXe siècle.
La première, c’est qu’il ne suffit pas de sortir de la religion pour en finir avec elle, a fortiori de stigmatiser le retour du religieux ou son occurrence en se réclamant d’une tradition qui a prouvé son impuissance, voire sa monstruosité, pour en être quitte.
La seconde, c’est que tout n’est peut-être pas perdu, malgré tout. De fait, si cet échec signe celui d’une sécularisation de la religion qui favorisait in fine son emprise, le retour du religieux peut être compris comme le début de la fin du religieux. Là où la religion fait retour comme culte, comme apparence et comme spectacle, on peut imaginer que c’en est fini de la manière dont le protestantisme et sa religion cachée structurait la société depuis le XVIe siècle.
Alors, le fait que cette exposition ait lieu témoigne peut-être de ce qu’en réalité, c’en est déjà fini du sacré au moment où nous en parlons, aussi vrai que la chouette de Minerve s’envole à la tombée du jour». Vous voyez qu’il n’y a pas là de quoi crier au loup, à la «revanche du sacré» ou au triomphe de je-ne-sais-quelle pensée néo-conservatrice.
Au contraire.
La difficulté de mon article vient seulement de ce qu’il est habité par le double désir de tenir à égale distance, et les ardeurs de la religion, et celles d’une attitude antireligieuse bornée et satisfaite que l’histoire du siècle n’autorise plus. Mais en aucun cas le fait de constater la faillite de l’anti-religion n’équivaut à donner un blanc-seing à la religion.
De manière générale, le catalogue "Traces du sacré" n’a pas été conçu de manière partiale et engagée en faveur du religieux (ni d’ailleurs contre). Ce n’est pas la mission de ce genre d’ouvrage. Le catalogue "Traces du sacré" est le fruit d’un travail qui a été réalisé en commun avec de nombreux philosophes, historiens et historiens d’art qui, je le pense, ont tous abordé leur sujet de manière neutre, impartiale et irréprochable.
Quant aux images qui illustrent mon article, soyons sérieux. Elles sont évidemment ironiques. Si le fait que le Pape ou Luther soient portraiturés à la une de "Time Magazine" comme de vulgaires people ne saute pas aux yeux comme étant un des témoignages les plus drôles de l’étrange paradoxe que vit notre modernité coincée entre sécularisation et désécularisation, il y a vraiment de quoi désespérer de notre capacité à analyser quelque œuvre d’art que ce soit, sacrée ou pas.
J’espère que vous en conviendrez avec moi.
20 juin 2008

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