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ÉDITO
André Rouillé
La guerre de l’attention
15 mai 2008
Numéro 236



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L’émotion a été vive après la fameuse déclaration de Patrick Le Lay, qui avait presque ingénument affirmé devant un aréopage de décideurs que la fonction principale de son entreprise TF1 était de ménager aux annonceurs publicitaires des «temps de cerveaux disponibles» — ceux des téléspectateurs évidemment. Mais cet apparent cynisme, qui malmenait nos illusions sur les vertus informatives et culturelles de la  télévision, n’était en fait qu’une évidence pour un magnat des médias: aujourd’hui, l’information importe moins que la capture de l’attention des individus.
Avec l’essor vertigineux des technologies numériques, avec la prolifération des réseaux et des chaînes, l’information est devenue une denrée pléthorique. Vraie ou fausse , de plus en plus sujette à caution, de qualité et d’origine incertaines, elle sature nos regards, nos oreilles et nos esprits : notre attention.

Alors que la télévision a longtemps associé l’information à l’exploit d’avoir réussi à la recueillir et la diffuser (l’émission Cinq colonnes à la une), alors que le scoop a été une grande figure du journalisme, le caractère exceptionnel de l’information a (presque) disparu : elle coule désormais à flots, étale et continue. Omniprésente.
La bataille de l’information est terminée, mais le «trop d’info a tué l’info». L’excès informationnel a débouché sur une situation singulière : une guerre de l’attention.

L’enjeu n’est plus la production de l’information, ni même sa diffusion, mais la captation de l’attention de ses destinataires potentiels. Hier les efforts étaient dirigés sur la fabrication et la transmission, aujourd’hui ils se concentrent sur la réception. Dans une situation de profusion, de baisse de sa crédibilité et de sa qualité, l’information — surtout quand elle s’est muée en publicité —  a perdu cette force symbolique qui lui permettrait d’atteindre sa cible, et de sortir de la masse de l’indifférenciation.
A la production (par les journalistes) et à la diffusion (par les entreprises de presse et de programmes), s’ajoute désormais le marketing qui crée les conditions de la recevabilité de l’information.

L’internet, les jeux vidéos, la vidéo, la télévision toujours, les téléphones mobiles évidemment, bientôt associés à la télévision et à l’internet, partout et en permanence une multitude d’opérateurs armés de canaux et d’outils sans cesse plus sophistiqués travaillent, avec l’appui d’entreprises de marketing, à capter des parts de notre attention, en vue de conquérir… des parts de marché.
La concurrence est d’autant plus rude que les prétendants sont nombreux, et que sous cette pression médiatique nos instants de «cerveaux disponibles» deviennent de plus en plus fugaces.

Les profonds bouleversements des modes et des conditions de l’attention ne sont toutefois pas imputables aux seules innovations technologiques, mais à une mondialisation croissante du capitalisme ainsi qu’à un basculement de son économie de la production vers la consommation.
Alors que la société industrielle a prospéré sur la production et l’investissement, au stade post-industriel actuel l’économie et la société reposent sur la consommation — notamment de flux, d’informations et de services —, la spéculation et le marketing. Les savoir-fabriquer sont dévalués et délocalisés, d’autres savoir-être et savoir-vivre s’esquissent et s’affirment dans un contexte nouveau de guerre de l’attention.

Les propos de Patrick Le Lay nous confirment que cette guerre de l’attention se mène sur les médias et les divers dispositifs d’écrans, au travers de toutes les sortes d’images, et avec pour stratégie d’affecter la vigilance intellectuelle. En s’en prenant directement à la raison critique, la guerre de l’attention devient une guerre contre l’intelligence avec le cerveau pour cible directe et explicite.

Pratiquement, il s’agit de bombarder à jet continu des flux massifs d’images vidées de sens ou carrément débiles qui ont pour effet de bloquer les désirs, les velléité, et la possibilité même, d’exercer cette pratique à la fois simple et exigeante de lire et d’écrire, fondement de la raison critique.
Alors que la raison critique donne sens et intelligence aux phénomènes en les enveloppant d’un tissu de mots et de concepts, les images s’accrochent et se superposent aux choses, émeuvent et séduisent, attirent et sollicitent l’attention.
Dans la guerre de l’attention, les images sont utilisées de manière à ce que la logique de la sensation, du choc et de la séduction vienne neutraliser la logique du sens.

Conjointement aux

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VOS RÉACTIONS
4 réactions


lectrice
Justice stress
Bonjour, j'aimerais votre avis sur ce clip qui fait couler beaucup d'encre car j'apprécie ENORMEMENT vos avis...
21 mai 2008

rou
Eh oui
Formidable ce texte...
En tant que prof d'arts plastiques on ne rivalise plus contre les jeux vidéos et les séries télévisuelles, et on est pris pour des cinglés...
Petite remarque.Vous persistez à écrire internet sans I majuscule est-ce exprès...

AR: Oui, je ne vois aucune raison d'écrire le mot «internet» avec une capitale.
17 mai 2008

Jean Frémiot
Prendre soin, faire attention, faire l'attention
Je suis heureux de constater que Bernard Steigler et Ars industrialis commencent à faire des émules. Merci André Rouillé.
Bientôt, dans nos campagnes (comme ici à Pigny 18), naîtront des repères de résistances où la vigilance sera de rigueur. Si, nous, citoyens lambda, prenons l'initiative de nous constituer en association pour faire devoir de pédagogie et ainsi enseigner et informer (grâce à Ars industrialis, @si, Là-bas si j'y suis...), peut-être qu'une attention plus assidue se développera auprès des populations?
La culture doit être le fer de lance de l'éducation et l'Art la figure de proue de ce vaisseau conquérant.
16 mai 2008

isa78
Naïveté
Quelle naïveté cher M. Rouillé de votre part, on savait tout cela en regardant les programmes de TF1.

AR: Vous avez bien de la chance de «savoir tout» en simplement regardant. Mon propos vise précisément à montrer que l'hégémonie du regard, instaurée par le tout image des médias, mène une guerre contre la raison qui, elle, suppose les mots (lus et écrits). Deleuze: «C'est à travers les mots, entre les mots, qu'on voit et qu'on entend» (Critique et Clinique).
16 mai 2008

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