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ÉDITO
André Rouillé
Argent sale, argent matériau, argent fou
03 juil. 2008
Numéro 243



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Une vraie cassure est peut-être en train d’affecter gravement l’art contemporain. Non pas une cassure esthétique comme les avant-gardes en ont tant pratiqué avec zèle et passion au cours du siècle dernier. Mais une cassure dans les grands fonctionnements du champ et des pratiques artistiques. De façon désormais décisive, l’esthétique semble être reléguée à un niveau subalterne, loin derrière le marché, l’économie, la spéculation, le marketing — l’argent. Loin derrière les usages diplomatiques, politiques et de pouvoir d’États, d’entreprises ou de particuliers. La marchandisation et l’instrumentalisation sont en train de dénaturer l’art en marginalisant la dimension esthétique par laquelle les œuvres se distinguent des choses ordinaires.

Les manifestations de ce phénomène ne manquent pas. La première est bien sûr l’explosion du marché de l’art, les records d’enchères qui ont été une nouvelle fois battus lors des ventes de mai à New York chez Sotheby’s, Christie’s et Phillips.
Et cela en dépit d’une conjoncture très défavorable due au ralentissement de l’économie occidentale, aux répercussions de la crise des subprimes, à la faiblesse du dollar, etc. Il se confirme une fois encore que le marché de l’art brille au-dessus des marchés ordinaires, à une altitude de plus en plus élevée qui se mesure désormais en millions de dollars. A ce niveau de spéculation, le marché de l’art devient un marché à part, et l’art une pratique déconnectée du monde.

L’oligarque russe Roman Abramovitch, propriétaire du club de football de Chelsea, a fait tout récemment irruption dans l’arène à un niveau très élevé en acquérant coup sur coup Big Sue de Lucian Freud (33,6 millions de dollars) et un triptyque de Francis Bacon (86,3 millions). Total : 120 millions de dollars en deux jours.
A ce niveau, le poids de la finance est tel qu’il ébranle les règles de l’art et dément la théorie rassurante de Raymonde Moulin pour qui le champ artistique est «le lieu de la production, de l’évaluation esthétique et de la reconnaissance sociale», tandis que «le marché est la scène des transactions commerciales et de l’établissement des prix».

Ce découpage pourrait bien s’avérer désormais caduc, au moins sur le segment le plus spéculatif du marché où les acheteurs capables de mobiliser les sommes énormes mises en jeu sont loin de disposer des compétences et de la sensibilité esthétiques des collectionneurs avertis d’hier.
Le marché a absorbé l’esthétique, c’est désormais la valeur marchande qui est garante de la valeur esthétique des œuvres. Le déséquilibre entre marché et esthétique est trop grand pour qu’un harmonieux partage s’opère entre les deux. L’esthétique n’intervient que dans les interstices du marché.

Comme asphyxié par la logique financière, nullement esthétique, du marché, et bunkerisé dans l’univers aseptisé et surprotégé du luxe international, l’art impliqué dans le jeu du marché spéculatif court le risque de devenir insensible aux battements du monde, et de perdre cette capacité incomparable d’en capter les forces. Cela même qui le distingue des pratiques ordinaires — notamment la déco et le divertissement.

Cette marchandisation outrancière, qui transforme l’art en profondeur, est somme toute assez récente. Nettement postérieure aux années 1970 durant lesquelles l’argent était souvent considéré, par les artistes eux-mêmes, comme nuisible à l’art. C’était l’époque de l’«argent sale».
En guère plus d’un quart de siècle, au rythme de la mondialisation des échanges, cette suspicion s’est inversée au point que l’argent est en quelque sorte devenu aujourd’hui un véritable matériau de l’art.
Les années 1980 ont  été une première étape dans ce processus avec l’essor de la diffusion au détriment de la production — en France sous l’impulsion de Jack Lang, avec les Frac notamment. Dans les années 1990, l’art est devenu un secteur d’investissement et de prestige, tandis que se multipliaient les foires, les biennales et les salles de vente internationales.

La voie est désormais tracée: l’art et l’argent forment un alliage doté de toutes les apparences de l’évidence et du naturel. Au point que l’argent est devenu l’un des principaux points de vue sur l’art qu’adoptent la presse et les magazines, y compris culturels. Au point que les plus grandes institutions publiques nationales sont mises en situation d’avoir à trouver une part importante de leurs ressources, et de déployer ainsi des stratégies commerciales qui ne sont jamais sans effets sur

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10 réactions


Untitled
Palais de Tokyo
Pour ce que vous dites au sujet du Palais de Tokyo je suis entièrement d'accord, pour moi il y a un glissement dans l'art contemporain, le rationalisme dans l'art n'est plus la même chose que dans les années 60 où la froideur, le dépouillement était un signe de contestation des valeurs marchandes de la société.
Maintenant, à travers ces formes, il me semble que l'art s'est approprié le langage de l'espace marchand et véhicule les valeurs de la société marchande.
Je me suis rendue à l'exposition «Cellar Doors» cet hiver et c'est ce que j'ai ressenti, devant les gigantesques moyens utilisés en hommes, matières premières et énergie déployés, sur le thème devenu conventionnel de la fragilité de la condition de l'homme.
13 juil. 2008

evany
La peur de vrai art
Le reactionnarisme capitaliste qui affaiblit la vraie fonction de l´art.
La produzione artistica genera un spazio concettuale de svilupo sociale, sulla qualle uno scultore expressionista contemporaneo, Joseph Beuys, ha affermato che “il mondo é un scultura sociale che modela si stessa” referendose alle possibilitá dell´arte ed nostro lavoro d´artisti...
Evany Fanzeres
L´art faire réfléchir...
L´arte é anche un fattore creativo di conscienza, come afferma Benedetto Croce, -l´arte è il giudizio- O un veicolo di riflessione che multiplica la comprensione di un linguagio appena assimilabili per la percepzione. Una volta assimilati, gli elementi visuali svilupano una dinamica imagetica che amplia una dimenzione della inteligenza nella dimensione reale, perchè fra la proposta dell´opera ed l´inteligenza del osservatore c´e un spazio dove si succedano un´altra assimilazione dell´arte, che è subjectiva ed piu potente. Questa possibilità percettiva non dipende dal grado di instruzioni, razza, situazione sociale, ma da il sapere vedere rifletendo sopra gli elementi del imagio che arriva a una autonomia e diventa psicologicamente dinamica ed de potente progressione.

La produzione artistica contemporanea di qualità è diventata sempre più privatizzata ed negata alla maggioranza, perchè è un beneficio che svilupa il spiritu.
11 juil. 2008

Jean
Argent sale, argent matériau, argent fou
Bravo pour ton édito André Rouillé, fréquemment agacé par ta tendance plus syndicaliste que par ton approche de la créativité. Je m'associe au ton que tu adoptes pour dénoncer l'évolution des institutions et du marché qui se foutent de l'art.
06 juil. 2008

ali
Tuerie organisée
Oui les tueurs fanfaronnent. Ont-ils seulement conscience d'être devenus eux-mêmes objets d'un système très puissant dont ils furent ou sont les acteurs et qui finit par annihiler toute liberté?
Merci pour celle de la pensée encore exprimée et restons loin du géant autobroyeur
06 juil. 2008

Lumpaz, le voyou
Excellent
Bonjour, je trouve cette prise de position excellente. Dans quelles conditions serait-il possible de la faire connaître sur mon site ?
http://www.lewagges.fr/
Merci

AR: Il vous suffit de copier et... de mentionner l'origine du texte.
04 juil. 2008

Guillaume
Bon débat
Le débat est bien intéressant. Il a déjà commencé sur certains blogs.
04 juil. 2008

Serghei Litvin Manoliu
D0010.ORG
Art Dollar traite des dérives financières de l'art depuis 1997...
Sur le Blog du Dessin Contemporain vous trouverez des citations de votre édito : dhttp://d0010.org/christian-berst-contre-les-vieux-bebes-riches/#comment-400
04 juil. 2008

Moulin
Vercors?
Cher André Rouillé vous êtes devenu un professionnel de l’humeur que vous avez, on le comprend, souvent acide. Presque tous vos éditoriaux sont des colères sur un mode bien souvent bilieux.
Mais cette posture est trop rare pour que nous la dénigrions.
Un regret toutefois : ces saines indignations ne sont guère suivies de propositions pour encourager d'efficaces contre-feux, des petits Vercors artistiques...
04 juil. 2008

tuff
Wahler
Enfin... Merci André et merci Emmanuelle! Wahler au grand jour! Plus caché derrière les artistes, critiques, presses qu'il manipule... Comment aurait été reçue la pitoyable armanisation de Darth Vador?!
Les jeunes pousses en discussion avec Marithé François Girbaud?!
Regarder son doigt comme dit André semble être la majeur occupation de notre colonel Wahler.
04 juil. 2008

Floz
La valeur de l'art et l'art de la valeur
Il n'y a pas de distinction nette entre la valeur de l'art et l'art de la valeur. Conséquemment, que vous apparteniez à l'un ou à l'autre, vous êtes potentiellement destinés à être le sujet de l'un ou l'objet de l'autre, ou l'un et l'autre.
Discourir sur l'art comme s'il s'agissait d'un tout contredit les efforts actuels à s'approprier l'art dans sa multiplicité même.
Il ne faut pas confondre la dérive perceptuelle engagée par les grandes économies en association tacite avec les médias et l'art en tant que manœuvre culturelle à la recherche d'un équilibre social des perceptions.
Le libre jeu ne sera jamais l'équivalent du libre échange.
04 juil. 2008

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