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ÉDITO
André Rouillé
Marché sans artistes. École sans art
08 mai 2008
Numéro 235



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TOUS LES ÉDITOS
élevé pour décourager les visiteurs modestes dont le nombre pourrait importuner les collectionneurs en action et freiner les ventes. Bel exemple de «démocratie culturelle».

Plus sensible aux lois du marché qu’aux règles de l’art, le regard-spéculateur ne voit que des choses à acheter et à vendre, en restant largement indifférent aux conditions matérielles et sociales de production des œuvres, et à la vie de l’art. Ce regard artistiquement superficiel suit les voies de moindres obstacles fiscaux plus volontiers que les chemins escarpés et chaotiques de la production artistique.
Ce regard-spéculateur des collectionneurs d’aujourd’hui est aux antipodes du regard-investisseur des mécènes, et bien sûr du regard-producteur des artistes, et du regard-amateur du public pour qui la valeur esthétique des œuvres n’est pas brouillée par leur valeur marchande.

Le marché sans artistes que présente le rapport Martin Bethenod se conjugue avec l’école sans art esquissée par le rapport qu’Éric Gross, inspecteur général de l’Éducation nationale, a rédigé en direction des ministères de l’Éducation nationale et de la Culture dans le but de «renouveler et renforcer le partenariat Éducation-Culture-collectivités locales en faveur de l’éducation artistique et culturelle».

Une école sans art ? C’est manifestement ce qui, sous le rideau de fumée d’un rapprochement de l’Éducation et de la Culture, se profile derrière le rapport d’Éric Gross qui préconise de passer de l’actuelle «éducation artistique donnée à l’école et par l’école» au modèle nouveau d’une «éducation à la culture donnée par la culture», c’est-à-dire par «les collectivités locales, un grand nombre d’acteurs associatifs mais aussi des industries de création» associées dans un «partenariat d’égal concours», dans une «quasi égalité de jeu et d’importance».

En d’autres termes, face aux «enseignements artistiques dispensés à l’école» dans des conditions parfaitement définies par des professeurs dûment qualifiés et diplômés, le projet consiste à dresser la nébuleuse d’une «formation culturelle proposée hors de l’école» par des acteurs hétéroclites aux qualifications incertaines et aux desseins sans doute plus commerciaux qu’éducatifs.

Avec la notion nouvelle d’«éducation artistique et culturelle», on assiste en fait à une double dilution de l’actuel art à l’école: 1° à l’intérieur de l’école, cette éducation n’étant plus seulement «artistique» sera dispensée par tous les enseignants, y compris ceux de mathématiques, qui seront invités à faire valoir la dimension culturelle de leur discipline; 2° à l’extérieur de l’école, un large panel d’acteurs sans aucune garantie de compétence, de méthode, et d’objectif, vendra des formations culturelles aux familles auxquelles Éric Gross conseille d’utiliser à cet effet «le crédit d’impôt et le paiement par chèque emploi service»!…

Ce beau montage vise moins à instarer une collaboration entre l’Éducation et la Culture pour promouvoir l’art à l’école qu’à permettre à l’Éducation de diluer l’art dans la culture, de liquider à terme le corps des professeurs d’arts plastiques, de priver l’école de leurs compétences pratiques, historiques et pédagogiques, et d’abandonner les jeunes à des formations payantes plus proches du divertissement ou de l’animation que d’une véritable éducation artistique.

Est-ce à ce régime que la France compte combler son déficit de visibilité sur la scène artistique internationale, et tout simplement transmettre aux nouvelles générations l’amour de l’art.

Au secours !...


André Rouillé.


Lire
Un enjeu reformulé, une responsabilité devenue commune. Vingt propositions et huit recommandations pour renouveler et renforcer le partenariat Education -Culture-collectivités locales en faveur de l'éducation artistique et culturelle. Par Éric Gross, 14 décembre 2007.

Propositions en faveur du développement du marché de l’art en France. Rapport remis à Christine Albanel, ministre de la Culture et de la communication par Martin

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VOS RÉACTIONS
9 réactions


erolf totort
Sarko et Louise Bourgeois
Il faudrait que Sarko rencontre Louise Bourgeois! Il faut aller voir cette expo, elle nous rappelle à quel point nous sommes pris dans la folie consommatrice de notre époque.
Le plus difficile c'est de ne pas oublier l'essentiel.
Très peu d'entre nous serons capables de sortir leurs tripes et d'être des "artistes", les autres seront des créatifs, et je pense qu'au travers de ses articles André veut nous faire part de sa peur de la disparition des premiers au profit des seconds. Que les projets de notre gouvernement visent à aider les créatifs et à nier les artistes.
Mais comment faire pour distinguer les uns des autres, autrement que par le succès populaire, ou l'élitisme de l'État? A part attendre leur mort...
Comment faire pour ne pas avoir une vie misérable d'artiste maudit, sans marcher dans le système????
11 mai 2008

Franck
Réponse à Georges Dumas
Je suis étonné de tant d’aigreur! De Chartres moi aussi, je n’en fais pas un complexe!
Enseignant en arts plastiques, je comprends les inquiétudes des propos d’André Rouillé. Combien de personnalités locales s’autoproclamant artistes désireraient asseoir une crédibilité et des revenus auprès des établissements scolaires? Ils sont nombreux et, comme par hasard, ils dédaignent les prof. d’Arts plastiques...
Oui, pour enseigner, il faut des compétences notionnelles, techniques et culturelles et cela ne s’improvise pas !
Quant à moi, c’est un professeur d’Arts plastiques du secondaire qui m’a transmis ma passion pour l’art contemporain; j’ai donc choisi de faire mes études aux Beaux Arts en toute connaissance de cause concernant un avenir qui s’est révélé forcément chaotique…
Plasticien moi-même, je n’éprouve aucune aigreur face aux difficultés de présentation de mon travail. Par des rencontres, des démarches volontaires et parfois douloureuses, j’ai la chance de présenter de temps en temps mon travail seul ou en groupe. Je n’en vis pas, et alors? On ne peut forcer personne à une proposition de travail! Comme en amour, c’est le désir qui compte.
Les lieux communs ne vous faisant pas peur, vous nommez Caillebotte (fils de et grand bourgeois), l’inévitable Van Gogh qui recevait de l’argent de son frère au temps où les allocs n’existaient pas… Ils sont rares les artistes maudits. La plupart des artistes anciens ont tous été reconnus de leur temps.
En retour, je vais vous citer deux grands «autodidactes» (entre autres) qui me viennent immédiatement à l’esprit : Francis Bacon et Louise Bourgeois.
Franck
10 mai 2008

DGLP
Quand l'antisarkozysme contamine l'art...
La caricature aide à faire passer certaines idées, toutefois, outrée, elle devient ridicule et ne grandit pas celui qui s'en sert.
Nicolas Sarkozy serait donc le fossoyeur de notre grande tradition culturelle et artistique, c'est bien cela, j'ai bien lu? Mais au fait, quelle tradition? Celle qui impose au photographe et plasticien que je suis de montrer patte blanche à chaque fois qu'il se présente dans une galerie pour supplier qu'on daigne regarder son travail? Patte blanche signifiant au choix diplôme d'une école reconnue, d'État tant qu'à faire, résidence d'artiste quelconque, d'État tant qu'à faire, prix artistique remporté, d'État tant qu'à faire?

Et bien moi, c'est cet art d'État qui me fait crever aujourd'hui, qui ferme les portes devant mon nez, qui empêche que mon travail soit seulement regardé, sous prétexte que je ne suis pas passé dans le moule imposé du stalinisme artistique.
Contrairement à ce qui se passe chez nos voisins anglo-saxons ou allemands, ce n'est pas l'œuvre qu'on considère en France, c'est le pedigree. Pas de chance pour le bâtard que je suis, né en Eure-et-Loir, avec la cathédrale de Chartres pour seul horizon culturel, car, sachez-le cher Monsieur, ce n'est pas à l'école de la République que j'ai pu m'acculturer, mais uniquement par mes propres moyens, une fois atteint l'âge adulte.

Notre président souhaite que le mécénat et les intitiatives privées prennent une place plus importante? Mais je l'en bénis, moi qui serai probablement toujours exclu des circuits étatiques, officiels, ces circuits qui ont petit goût de soviétisme surrané.
Van Gogh et Vermeer doivent se marrer... Ou Vollard, Caillebotte et Kahnweiler. L'art subventionné, l'art aidé par les instances qui savent, les universitaires, les détenteurs du bon goût, est un art profondément corrompu quand il n'est pas contrebalancé par un art privé où le jugement, bon ou mauvais, des particuliers est le seul critère qui importe.
Cher Monsieur, je comprends que vous défendiez vos droits acquis, vos privilèges, mais moi, tout comme des milliers d'artistes qui crèvent la bouche ouverte à cause du conservatisme français qui engendre la frilosité de tous les acteurs du marché de l'art hexagonal, j'ai le devoir de me battre pour sauver mon travail et ma peau avec.

Une dernière chose avant de signer : la "démocratisation" est un concept vague qui ne laisse de m'inquiéter quand ce sont des idéologues qui le manient. La culture, ça se mérite, ce n'est pas un dû. La gratuité n'a jamais été synonyme de diffusion auprès du public pauvre, tout le monde le sait.
Et quand on sait bien écrire, lire et compter, à l'ère d'Internet et de la télévision à la carte, on peut se cultiver autrement que par l'école, qui de toute façon perd chaque jour un peu plus son monopole pour ce qui est de dire ce qui est culturellement important ou pas.

Bien cordialement,
Georges Dumas
10 mai 2008

SLP
On arrive !!!!!!!
J'approuve totalement votre vision anxieuse des directions que prennent la création et l'éducation artistiques. Je pense que nombre d'artistes et de créateurs tombent sous l'évidence de votre constat : un étouffement de la création pour un art "business"!
Je prends le parti de vivre autrement, je fais le pari d'un art total, d'un art capable de se montrer vif et neuf, tant dans l'esthétique que dans le sens que la création peut avoir. Je choisis de ne pas chercher ce qui tue la création, c'est-à-dire la consommation de l'art. Je pense comme vous que l'art ne s'apprend pas dans des activites récréatives ou péri-scolaires.
Nombre de jeunes artistes constatent ce que vous dites, nous ne pourrons vivre éternellement sous ce régime de toute puissance des marchés, mais nous pouvons apporter à l'art l'impuslsion esthétique dont il a besoin.
Je suppose que vous êtes bien placé pour savoir que, malgré les conditions déplorables des artistes, la création se porte bien. L'art ne peut mourir sous le joug de l'obscurantisme, les artistes sont assez solides pour inventer et réinventer un art pour tous, non-marchand et non-médiatique.

Samuel Durand

09 mai 2008

Lilo
Magnifique !
Encore une discrimination sociale...
Si maintenant la culture est payante dans les collèges, vu le niveau moyen financier des Français, il faut s'attendre à une foule de petits fans de Patrick Sébastien... Car qui leur donnera de la culture, si ce n'est les émissions de télé... C'est écœurant, et moi qui trouvait le programme de ma fille en 6e très inintéressant... Malevitch, Miro... Ils finiront dans les oubliettes ou dans les yeux des enfants les plus nantis! Je me répète, mais je trouve ça écœurant !
09 mai 2008

Variable
Crise dela culture
Tout a été dit par Arendt sur ce sujet. Oui, "au secours"! Mais "au secours" qui? Les artistes qui sauront jouer avec les "attentes" de loisirs du "public"?
09 mai 2008

Cricri
De la réalité
Quelques réactions sur la partie «Marché sans artistes»:

1° L’auteur de l’article semble découvrir subitement les conditions et les missions des «producteurs» culturels, ainsi qu’il les nomme dans un mélange assez savoureux de jargon, de clichés et d’idées éculées («la pub qui vend du mirage», etc.). Mais cela ne date de la présidence Sarkozy! C’est en mouvement depuis 15-20 ans, depuis exactement la fin du règne Lang à la Culture qui a débouché, quelques années après, sur une crise de l’offre culturelle, une sorte de «mirage»: c’est une problématique bien connue des économistes de la culture qu’il faudra bien résoudre sans tabous, par respect d’abord pour les «producteurs» et leur travail. Or les pièces sont montées pour être vues, les œuvres d’art créées pour être montrées, les livres écrits pour être lus, etc. C’est sur ces «conditions de production» qu’il faut se pencher.
Par contre, et 100 % d’accord avec vous, ce qui est particulièrement gênant dans la lettre de mission au ministre de la Culture c’est cette demande d’une «offre répondant aux attentes du public». Mais comment se fait-il qu’une administration centrale puisse encore exiger cela au XXIe siècle dans un pays démocratique? Cela est à chercher dans notre propre histoire de la culture-Etat. Ne croyez-vous pas qu’un autre «modèle» plus sain et démocratique est à inventer?

2° «L’exception culturelle» est une notion, non pas forgée pour le débat franco-français, mais pour l’international, face principalement aux Etats-Unis et leur «culture-marchandise» dans le cycle des échanges commerciaux. Voir également les résolutions de l’UNESCO. Et la France a depuis longtemps une position plutôt cohérente. Il ne faut pas tout mélanger.

3° Concernant le marché de l’art, vous écrivez: «ce théâtre cossu et douillet du marché de l’art entièrement dévolu à ce petit monde hors du monde que sont les collectionneurs», puis haro sur le «regard-spéculateur», etc., etc. Ces caricatures frisent le populisme en sacralisant le «regard-amateur» qui lui n’a, bien sûr, pas besoin de posséder une œuvre, pour l’apprécier, il suffit qu’il la regarde dans une galerie ou dans un magazine! Arrêtez de réduire les collectionneurs aux Pinault et Cie. Quant aux artistes (les oubliés de votre argumentation), heureusement que la grande majorité d’entre eux n’ont pas attendu les achats de l’État et autres FRAC pour se débrouiller et continuer à créer en vendant leurs œuvres à des amateurs, particuliers. Ils ont quoi comme autres ressources ?
09 mai 2008

Milovanovic
Sauvons les arts plastiques
Bonjour, vous pointez avec précision ce qui se dessine concernant l'enseignement des arts plastiques.
Le dernier bulletin officiel publié il y a deux jours semble confirmer la fin des arts plastiques comme enseignement obligatoire dispensé par des professeurs recrutés nationalement par concours de capes et d'agrégation, si nous ne réagissons pas tous pour changer cela.
Un site internet a été mis en place pour tenter de fédérer les actions de tous, vous êtes les bienvenus pour y signer une pétition et vous tenir informés des dernières actualités. http://www.sauvonslesartsplastiques.fr Cordialement,
M.
09 mai 2008

lambert
Sarcasme
«Est-ce à ce régime que la France compte combler son déficit de visibilité sur la scène artistique internationale, et tout simplement transmettre aux nouvelles générations l'amour de l'art?»
Non, il s'agirait plutôt de dissuader les citoyens de conserver la double nationalité.
09 mai 2008


 



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