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ÉDITO
André Rouillé
L’Occupation enchantée
24 avr. 2008
Numéro 234



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TOUS LES ÉDITOS
irresponsabilité historique et politique flagrante, les personnes de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris en charge de cette exposition sont gravement irresponsables.
Le talent d’André Zucca et sa haute maîtrise de la photographie sont évidents, on peut suivre Jean Baronnet qui voit du «grand art» dans les clichés, mais il commet une véritable faute professionnelle à ne pas voir — ni prévenir le public — que ce «grand art» est entièrement mis au service des nazis et de la collaboration, et qu’il est d’autant plus efficace dans cette fonction qu’il est «grand».

En fait, toute cette affaire repose sur un déficit théorique largement partagé de nos jours, sur une survalorisation du visible au détriment du dicible, sur la croyance que les images — singulièrement les photographies — se suffisent à elles-mêmes, que l’empreinte photographique est garante de vérité.

Et bien non ! Le visible a besoin du dicible — des explications, des légendes,  des contextualisations — pour être orienté, précisé, cadré, fixé, et pour gagner en pertinence. Sans les mots, le visible flotte et dérive, parfois jusqu’au pire comme ici. On ne voit qu’entre les mots. Faute d’avoir adossé les images d’André Zucca à un appareil discursif adapté, les organisateurs de l’exposition ont laissé les visiteurs démunis devant l’emprise des images.

L’art, fût-il photographique, n’est pas garant de vérité, de liberté, d’humanité et d’émancipation. Il peut, comme ici, soutenir les pires idéologies et les desseins politiques (vichystes) et militaires (nazies) les plus sombres.
Le document lui-même ne délivre jamais de vérité brute. Point n’est besoin de mettre en scène ou de truquer les clichés pour falsifier la réalité: cadrer suffit. Le cadrage le plus spontané masque autant qu’il montre. Aucune image n’est innocente. La vérité ne s’enregistre pas toute faite, elle est tributaire d’un regard qui la construit au travers du viseur…

Alors, faut-il fermer cette exposition ? Non, bien sûr ! La Mairie de Paris devrait plutôt s’en emparer pour organiser un programme ambitieux de débats, de rencontres, de cours peut-être, un colloque assurément, pour retourner la force des clichés contre l’idéologie qu’elles véhiculent, et faire largement comprendre comment fonctionnent les images… Et rebondir sur l’irresponsabilité des dirigeants de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris en action pédagogique.


André Rouillé

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VOS RÉACTIONS
8 réactions


Topaze
Artiste & petit-fils d'une grand-mère déportée, morte à Auschwitz
Ces photos rétablissent à mes yeux une certaine vérité, au regard des témoignages de mes proches et de l'idée de que je me suis fait de cette période. C'est la guerre, avec une totale indifférence à la souffrance de ceux qui sont stigmatisés. Ce n'est pas seulement le gouvernement et la police, la grande majorité de la population s'en fout, et tente d'oublier la guerre, de se débrouiller et de grapiller des moments de vie.

Quand je vois ces photos je m'imagine bien ce "réel" qui fait que l'horreur, l'insouciance et la vie sont mêlées d'une manière indissociable. C'est en cela que ces photos m'ont, je dirais, fait du bien! Elles redonnent, pour moi, un peu de vivant à cette horreur qui a tout englouti.

Je n'y vois pas la propagande nazie, j'y vois le quotidien de la France de Vichy, qui fait cette urgence à vivre et à profiter de Paris, d'une terrasse, de la bicyclette. On pouvait profiter de tout cela si on ne portait pas l'étoile. Et je sais que certains Juifs ne la portaient pas, mon père refusait de la porter en tout cas.

Je crois que c'est cette insouciance du vivant qui choque, parce que c'est réel. Je ne nie pas le fait que des gens se sont battus et ont résisté au nazisme et à Vichy. Ces photos montrent simplement que c'était une minorité et que la vie continuait malgré tout. A mon avis c'est plutôt ça qui soulève des réactions et c'est intéressant.

06 mai 2008

pascal
Quelques considérations en passant
1. Quoi que l'on dise du timing de cet édito, il a le mérite de la prise de recul dans un monde où l'emballement médiatique devient souvent la norme professionnelle.

2. Toutes les personnes qui visitent l'expo ne possèdent pas le même niveau d'information. Il est par conséquent indispensable de mettre en place un appareil didactique pour compenser ce déséquilibre. De la sorte, on peut mettre en avant tous les pièges que recellent des photos à l’apparence bien anodine. Cet oubli dénote au mieux une légèreté professionnelle de la part du conservateur dont on ne peut qu rester étonné.

3. Il est assez intéressant de constater que votre édito puisse devenir une tribune pour évoquer des sujets qui n'ont absolument aucun rapport avec la problématique posée. Car ce qui nous intéresse ici c’est d’abord les rapports de l'art avec son environnement socio-politique. Autonomie ou dépendance? C'est l'éternelle question. Dans le cas qui nous occupe, une dépendance pure et simple.

4. Last but not least, des posts comme celui de “Descartes”, posent un réel problème de la libre expression et du contrôle des réactions. Ses écrits possèdent un arrière goût nauséabond qui décrédibilisent aisément leur auteur, mais interpelle en particulier en raison du sujet de l’exposition. En effet, faire amalgame “sybillin” entre occupation nazie et conflit Israëlo-Palestinien relève d'une certaine idéologie qui verrait bien la "disparition" d'Israël comme un fait inéluctable et réjouissant. Histoire peut-être de terminer le travail commencé sous l'occupation “enchantée"? Bref, je pense que Paris Art, dont j’apprécie beaucoup le travail ne peut être en aucun cas associé à ce genre de considérations.

Cordialement,

Pascal
30 avr. 2008

toumikou
Pouvoir et images
Cela devrait donner lieu à une exploitation pédagogique et à des débats sur l'utilisation de l'image et en cela, une telle exposition aurait pu être très utile.
Il y a donc d'un coté les motivations suspectes d'un pouvoir qui laisse passer une telle manifestation et de l'autre l'état pédagogique déplorable de l'éducation à l'image dans une société qui ne fonctionne qu'à travers elle !
30 avr. 2008

descartes
Hypocrisie
Les mêmes qui critiquent cette exposition ne s'offusquent guère lorsqu'un reportage sur Israël présente des photos de la jeunesse dorée conversant aux terrasses des cafés de Tel Aviv sans les accompagner de photos de l'oppression du peuple palestinien.
[parisART: les propos ci-dessus n'engagent que leur auteur]
29 avr. 2008

globule
Photos de Paris sous l' occupation
Bon, il s'agit d'une dérive et les organisateurs se sont excusés.
J'ai vu les mêmes photos il y a quelques semaines lors de l'expo «Paris en couleurs» à l'Hôtel de Ville de Paris justement, et personne n'a dit quoi que ce soit.
On sait très bien ce qui se passait en dehors de l'œil de ce photographe très très orienté ; il ne faudrait pas prendre les visiteurs pour des débiles mentaux... Les gens ne sont pas dupes quand même!!
A ce compte, il faudrait enlever énormément de tableaux du Louvre puisque beaucoup n'ont été peints que pour la propagande de l'époque, tels ceux de David, Delacroix, et ceux relatant les hauts faits de nos rois de France alors que le peuple mourait de faim.
Les victoires napoléoniennes alors que des milliers de soldats y laissaient leur peau sans n'avoir rien demandé...
A ce compte, on n'osera plus rien montrer... C'est affligeant.

27 avr. 2008

bruno
La fameuse expo
Je viens de lire votre édito sur la fameuse expo.
Bravo. Mais je trouve qu'actuellement l'indifférence de la société parisienne au drame quotidien des sans papiers a quelque chose à voir avec l'esprit de cette expo qui dit qu'il y a eu aussi des côté sympa dans l'Occupation.
Même si resf est très actif, et si la Mairie est très concernée, la population de Paris réagit très mollement à leur drame.
Les Parisiens et tous ceux qui viennnent à Paris se préoccupent trop de culture et pas assez de politique. Un peu comme ceux que montre l'expo...
A bientôt.

Bruno
Guide vu sous cet angle
25 avr. 2008

Patrizia
Tempête dans un verre d'eau
Votre article arrive un peu tard, si je peux me permettre. L'exposition a commencé voilà plus d'un mois déjà, et la "polémique" a éclaté, du moins médiatiquement parlant, il y a à peine quelques jours, déclenchée par qui ? Je me le demande qui a tenté de mettre un terme à l'exposition.

Christophe Girard, l'adjoint à la culture de Bertrand Delanoë, a signé cette exposition. Une partie des clichés (au nombre de 45 je crois) exposés avaient déjà fait l'objet d'un diaporama l'hiver dernier à l'Hôtel de Ville, dans le cadre de "Paris en couleur" et sans que personne ne s'en émeuve.

Je tiens à préciser que Jean-Pierre Azéma historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, et plus particulièrement de l'histoire de Vichy et de la Résistance, a préfacé le catalogue qui accompagne l'exposition.

Je ne peux croire un seul instant que Azéma se compromettrait dans une aventure douteuse.

Autre précision, Zucca avait bien une accréditation du magazine de propagande nazi «Signal», mais, visiblement, ses clichés n'ont pas été publiés dans ce magazine.

Et voilà, que tout d'un coup, la polémique éclate. Qu'on a essayé d'arrêter l'exposition plutôt que prévu, obligeant Bertrand Delanoë à mettre un terme au cafouillage et empêcher la censure.

Parce qu'il y a bien eu tentative de censure.
25 avr. 2008

éliz
Art et compromission
On parle beaucoup de cette exposition en ce moment et donc, ce que vous reprochez aux organisateurs, à savoir, un manque de re-situation, finalement disparaît.
Je suis très dans le doute après la lecture de votre édito. L'Art en tant que tel est-il, doit-il, ne se définit-il que par une attitude morale "correcte"?
Je n'ai pas la réponse à cette question. Je sais simplement que l'Art, la création, témoignent d'une volonté de re-présenter le réel... qu'est-ce que le réel?
L'attitude morale de l'artiste suffit-elle pour le juger en tant qu'artiste? Ah!!! toutes ces interrogations ne sont pas simples... merci dans tous les cas de vos éditoriaux qui toujours portent à la réflexion.
S.P
25 avr. 2008


 



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