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ÉDITO
André Rouillé
Internet: le big bang de la gratuité
12 juin 2008
Numéro 240



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obsolescence. Comme si la consommation avait effacé les différences de classes. Est-il nécessaire d’insister sur ce qu’a de grotesque, aujourd’hui particulièrement, une telle argumentation reprise d’une vieille idéologie de la liberté et de l’égalité par la consommation.

Mais quelle est cette culture-marchandise proposée à une consommation de masse ? Ce n’est assurément pas la «haute» culture qui crée des mondes, qui reconfigure le sensible, qui travaille les formes et interroge l’historicité des pratiques. C’est une culture différente, le divertissement, essentiellement populaire, moins attaché à comprendre ou transformer la société qu’à refléter ses attentes, ses émotions et ses angoisses. Si les œuvres de ladite «haute» culture peuvent atteindre à l’universel par delà l’espace et le temps, les productions du divertissement sont, elles, assujetties au marché mondial, présentes dans son espace, mais privées de destinée temporelle.

Ce sont ces œuvres du divertissement produites par l’industrie culturelle mondialisée qui sont source d’importants profits que Denis Olivennes s’applique à défendre en admettant que la marchandise prévaut sur l’œuvre dans ces produits, que ce sont des produits à circulation rapide et brève, que les principes de l’économie prévalent en eux sur les règles de l’art, mais… que certaines réalisations outrepassent par leur qualité le formatage de la rentabilisation. Ce qui est évidemment exact.

Mais ce qui est tout autant évident, et que Denis Olivennes se garde bien d’évoquer, ou qu’il prend soin de minimiser, c’est la dimension abêtissante du divertissement en tant que forme mondialisée de la culture de masse; c’est son action uniformisatrice de dissolution des singularités; c’est l’effet dévastateur de l’industrie sur les productions locales ou petites, souvent précaires; c’est l’état de dépendance et de précarité dans lequel elle maintient la plupart des artistes; c’est la force décervelante des productions soumises aux exigences du marketing — cette alchimie qui, à TF1, rend les «cerveaux disponibles».
Faut-il en outre faire preuve d’un rare angélisme, ou feindre d’ignorer les lois d’airain de la concurrence, pour répéter que les succès des grosses entreprises profiteront aux petites ?

Ces fausses naïvetés, ces cécités de circonstance, ces semi reconnaissances et complets dénis ne visent qu’un seul objectif: défendre les acquis d’une industrie culturelle aux prises avec un immense big bang: non pas internet lui-même, mais la gratuité des échanges que permet internet.
La gratuité, voilà le danger. C’est contre elle qu’il est crucial d’agir, en signant des rapports, en écrivant des livres, en scénarisant la réalité, en infléchissant la loi, etc.

Mais cette belle riposte souffre d’une immense contradiction, bien réelle celle-là, que Denis Olivennes se garde bien de faire apparaître: le manque de clairvoyance, le défaut d’anticipation, la profonde inadaptation des grands majors de la musique et du cinéma aux secousses économiques et commerciales provoquées par cet immense big bang technologique qu’est internet.
Face à la tourmente, une seule solution: sauver ce qui peut l’être. S’accrocher à toutes forces aux acquis: le fonctionnement du marché fondé sur la propriété intellectuelle.

Un combat d’arrière garde, un livre de circonstance, et un «rapport d’un autre âge» (selon les députés UMP Marc Le Fur et Alain Suguenot). Quant à la loi qui sera votée, elle risque de ne pas résister longtemps au big bang internet. Parce que la réalité est plus forte et plus ample que les petits intérêts des puissants…


André Rouillé


Lire
— Denis Olivennes, La Gratuité, c’est le vol, Paris, Grasset. 2007.
— Guillaume Champeau, «10 bonnes raisons de dire NON à la loi Hadopi!», Numerama.com

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VOS RÉACTIONS
3 réactions


Blasé
Excellente analyse !
De toutes façons, tout ce que fait Sarko et sa clique n'a qu'un but unique: préserver les intérêts de ses copains multimilliardaires qui ont payé sa campagne.
Après, tous les arguments qu'ils avancent (démocratie, liberté, etc., etc.) ne sont que du vent.
20 juin 2008

Lou Fessan
Bravo!
Bravo! Continuez de nous enrichir par votre réflexion. ça fait du bien de vous lire!

A bientôt,
16 juin 2008

Bruno Mesrine
Réaction désabusée
Madame, Monsieur, Bonjour,

Merci pour votre article, dont le sujet me préoccupe vivement.
Moi-même artiste, réfugié culturel en Suisse, suis touché par ce durcissement inacceptable qui ne fait que creuser l'écart entre l'industrie et l'humain. Cela est révoltant que l'évolution préconisée par le gouvernement ne fasse qu'enfermer la soi-disant culture, puisque censure subtile systématique.
La culture est un droit universel de l'humain unique.
Il me semble que lorsque l'on veut résoudre un problème, il est logique de commencer par le début, c'est-à-dire tout remettre en question en pensant à l'ensemble de la société et non à un petit groupe privilégié qui se préoccupe uniquement de leur propre intérêt.

DemoGratie ou Democratie...

Bruno Mesrine et Noémy Pahud

www.mesrine.com
15 juin 2008


 



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