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ÉDITO
André Rouillé
Art, sens et sensation
02 oct. 2008
Numéro 249



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Le grand spectacle de l’«art d’affaires» qui a submergé ces dernières semaines le monde et le marché de l’art, et qui nous a en quelque sorte brûlé les yeux, nous aurait presque fait oublier que l’art est heureusement bien autre chose. Car l’art qui capte le mieux les forces profondes du monde d’aujourd’hui est assurément celui qui sait se situer au plus près de l’humanité qui souffre hors de la vue — et de l’imagination même — du petit cénacle des collectionneurs-spéculateurs pour lesquels les chiffres finissent toujours par prévaloir sur les œuvres.
Deux œuvres, qui ont récemment été exposées à Paris, sont venues apporter une manière de dignité à l’art face aux indécentes surenchères de millions d’euros, de dollars ou de roubles qui, dans un suprême accès d’autisme, se sont déroulées au moment où l’économie mondiale subissait les premiers assauts d’une sans doute longue et sévère crise financière mondiale.

Avec d’autres, ces œuvres viennent heureusement infirmer l’opinion désastreuse qui, depuis quelques années, se répand à propos de l’art au rythme de la spéculation. L’art contemporain est en effet de plus en plus perçu comme un objet de luxe réservé à une caste de privilégiés, qui serait autiste au monde et à la vie, et consubstantiellement lié à l’argent. Un art des riches et du fric — ni du peuple, ni du sens.

L’œuvre Dream a Wish, Wish a Dream de l’artiste indienne Hema Upadhyay (Espace Claude Berri), et celle de l’artiste suisse Christoph Büchel présentée au Palais de Tokyo dans le cadre de l’exposition «Superdome», ont en commun d’aller chercher la condition humaine dans les marges et les envers de la société hyper-capitaliste, celle dont l’«art d’affaires» est à la fois un emblème et une caricature.
L’une et l’autre œuvres concentrent en effet l’attention sur les bidonvilles et favelas, sur toutes ces zones périphériques refoulées, entre rebus et déchets, hors des villes et de la vue.

Hema Upadhyay présente une grande maquette de bidonville (7,60  x  4,60 m) posée au sol, faite de matériaux récupérés — bois, aluminium, morceaux de tuyaux, carrosserie de voitures. Debout, on surplombe, contourne et domine l’ensemble où l’on distingue très nettement l’enchevêtrement des rues et des places, des habitations, des monuments et des lieux de cultes. La précision des détails et le réalisme des matériaux rendent compte de la façon dont ce bidonville a pu naître et croître, par addition, chevauchement et imbrication de constructions faites de bric et de broc, à la lisière de la précarité.
Mais notre positon distanciée et dominante, qui est en fait celle du pouvoir, incline à comprendre plus qu’à éprouver.
La distance du corps, la hauteur du point de vue et la priorité accordée au regard, ainsi que la modélisation-réduction du bidonville sous la forme d’une maquette, tout cela nous installe dans une posture de sereine extériorité, celle d’un spectateur sollicité à considérer une situation par la réflexion plus que par les sensations.

L’énorme installation que Christoph Büchel avait conçue pour l’exposition «Superdome» au Pa    lais de Tokyo, nous plaçait dans une situation inverse. Non pas à l’extérieur, mais à l’intérieur de l’œuvre dans un long et périlleux parcours impliquant directement et intensément le corps.
Cette œuvre qui se présentait comme un immense tas de déchets et d’ordures s’appréhendait surtout de l’intérieur, où l’on accédait en rampant au travers d’un long tuyau après avoir dûment pris rendez-vous — on faisait le parcours d’une vingtaine de minutes deux par deux, casque de chantier sur la tête, sous la conduite d’un accompagnateur.

A l’intérieur, Christoph Büchel avait construit un dédale d’ateliers exigus et bas, où la vie était cantonnée dans de rares endroits de mauvais repos et de rares loisirs. Ces espaces de labeur, saturés des signes et des objets de la société de consommation, déclinaient tour à tour ceux qu’habitent tous les damnés de la terre qui, du Brésil à l’Afrique, de la Chine à l’Amérique latine en passant par l’Europe de l’est, vivent enterrés et cachés comme des rats sous les ordures de l’Occident.
Ordures parmi les ordures, vivent là, dans la saleté d’une profonde promiscuité, la population nombreuse de ceux qui triment et meurent dans l’obscure exiguïté de la surexploitation sans issue. Eux-mêmes déchets de la société, ils vivent dans ses déchets qu’ils récupèrent, transforment et recyclent. Sans même

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