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ÉDITO
André Rouillé
Un art autrement
20 juil. 2008
Numéro 245



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L’essor fulgurant du marché de l’art international tendrait à faire oublier que  la passion pour l’art n’est pas nécessairement une passion d’objet, mais qu’elle peut être autant une passion de processus et d’expériences esthétiques. Les œuvres-choses statiques, finies, fixées, c’est-à-dire bloquées dans leurs devenirs, diffèrent  sensiblement des œuvres-processus éphémères, immatérielles, voire furtives : œuvres à rebours du marché qui, lui, a besoin d’œuvres-choses, d’œuvres-marchandises dont les musées, les galeries, les foires et les salles d’enchères assurent la visibilité, la diffusion et la vente.

L’action du marché sur l’art n’est pas seulement économique, elle est aussi esthétique. C’est le marché qui, à contre courant de la dématérialisation croissante du monde,  enferme les œuvres dans une anachronique matérialité de choses. C’est lui qui fait dériver le plaisir de la contemplation vers la consommation, et qui tend à subordonner le regard esthétique à la pulsion fétichiste de posséder, voire de spéculer. C’est lui, enfin, qui s’accomplit dans la figure du collectionneur et sous la forme de la collection en tant qu’accumulation d’œuvres à l’arrêt, figées dans leur finitude esthétique, enfermées dans leur destinée de marchandise.

Un art autrement serait donc un art libéré des modèles et postures esthétiques supportés par le marché. Non dans une opposition de principe au marché, non dans un refus systématique des œuvres-choses, mais par la nécessité de mettre l’art en situation de résonner avec le nouvel état du monde. Un art autrement : «un autre art dans l’art» (Gilles Deleuze) pour répondre à la vitale obligation de sortir l’art de ses limites esthétiques actuelles en lui ouvrant le vaste l’horizon des expériences. L’art autrement, «l’art comme expérience» (John Dewey).

Il s’agirait ainsi de passer des formes achevées des œuvres closes aux processus des «œuvres ouvertes» (Umberto Eco) aux formes inachevées à accomplir au cours d’expériences artistiques inséparablement productrices et réceptrices des œuvres.

De telles œuvres ouvertes se rencontrent évidemment dans les arts publics et urbains, et dans les performances, mais elles peuvent aussi surgir à même certaines situations ordinaires, à la conjonction d’une réception active du réel et d’une conception processuelle et dynamique de l’art.
On peut lire dans le poème A une passante de Baudelaire (voir ci-dessous) une description, assurément involontaire, du fonctionnement de ces sortes d’œuvres en situation.
Le surgissement d’un événement («une femme passa») a, en un éclair, transcendé la triviale réalité d’une «rue assourdissante» en l’espace d’une œuvre intempestive.
«Majestueuse», à la «main fastueuse», «agile et noble, avec sa jambe de statue», la passante — par son allure, son mouvement et son regard — a tant troublé le poète qu’elle l’a «fait soudainement renaître» en spectateur fasciné autant qu’en artiste métamorphosant la «fugitive beauté» en œuvre d’art bouleversante à la mesure de son éternelle inaccessibilité.
«Un éclair… puis la nuit!»: œuvre fulgurante et immatérielle, source d’un plaisir esthétique infiniment intense attisé par l’absence et le manque, au delà toute réification, possession ou marchandisation...

Le processus des œuvres en situation s’enclenche à partir d’un événement (le surgissement de la dame) qui crée au sein du réel une situation propice à l’expérience artistique au cours de laquelle le spectateur (ici le poète) est simultanément construit par l’objet (la dame) et constructeur de cet objet en œuvre.

Tandis que les œuvres-choses condamnent le spectateur au rôle subalterne de récepteur passif d’une œuvre aboutie, réalisée par un autre (l’artiste) dans un espace spatial et temporel séparé ; tandis que l’achat est la seule action possible laissée à ce spectateur maintenu dans une attitude de contemplation et dans une extériorité à l’œuvre;  les œuvres-processus, elles, confèrent un rôle actif au spectateur qui, au sein de l’expérience artistique, est à la fois produit et producteur de l’œuvre.

Comme si la célèbre formule de Marcel Duchamp, «ce sont les spectateurs qui font les tableaux», ne trouvait à s’accomplir que dans les œuvres ouvertes qui ménagent aux spectateurs une fonction active de production.

Créer les possibilités de faire art autrement en tentant de

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