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ÉDITO
André Rouillé
L’argent : matériau de l’art contemporain
19 juin 2008
Numéro 241



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Les regards portés sur l’art sont (heureusement) souvent divergents. Alors que le Centre Pompidou nous entraîne dans une très confuse quête des «traces du sacré» dans l’art, Le Plateau, lui, décline plus modestement — et à moindre coût! — les formes d’une évidence : celle de la présence de l’argent dans l’art contemporain.
A l’ère de l’industrie culturelle, de la marchandisation de toute chose, de la mondialisation de l’économie, de l’internationalisation des événements et des institutions artistiques, et à l’ère de son extension planétaire par le biais d’internet, comment s’étonner que le marché, lui aussi mondialisé, soit l’un des grands thèmes et modèles de l’art contemporain?
Ni le commerce de l’art, ni le commerce dans les formes et les thèmes de l’art, ne datent certes d’aujourd’hui. Mais une étape a été franchie au tournant du siècle : le marché et l’argent pourraient bien désormais mener le jeu, ici comme dans l’ensemble des pratiques mondialisées. Et l’art, déjà intégré dans l’industrie culturelle, évoluer dans l’antichambre du divertissement.
En d’autres termes, l’argent n’est plus seulement un moyen de l’art, mais une condition majeure de l’existence des œuvres : un matériau de l’art.

On peut se persuader que les œuvres d’art ne sont pas des marchandises comme les autres. Ce qui est vrai. A la différence des marchandises ordinaires, elles ne sont pas interchangeables, mais au contraire dotées d’un degré certain de singularité. En outre, elles ne se consument pas sous l’action d’une consommation ni ne s’épuisent dans un usage: elles se perpétuent dans le temps et excèdent les usages et intérêts symboliques, sensibles ou intellectuels.

Pourtant, ces singularités, les artistes n’ont cessé de les interroger plastiquement au cours du siècle dernier. Parfois avec la force brute des sérigraphies sur toile d’Andy Warhol reproduisant des dollars seuls ou en séries (1962). Comme pour affirmer la platitude et la superficialité matérielle et symbolique des œuvres, pour les priver d’affect en les rapportant au plus trivial statut de la marchandise universelle: l’argent. Une façon de replier la supposée universalité sublime des œuvres sur la bien réelle universalité marchande de l’argent…

Mais en transformant l’atelier de l’artiste en «factory», en s’identifiant lui-même à une «machine», et en déplaçant l’artisanat de «l’art avec un grand A» du côté de l’«entreprise d’art», la radicalité d’Andy Warhol était encore industrielle: orientée vers la fabrication de tableaux, de marchandises physiquement palpables, échangeables, exposables — matérielles.

Les tableaux-sérigraphies d’Andy Warhol qui sont reproductibles (mécaniquement) et matériels comme des billets, circulent comme des billets. Quant aux personnages qu’ils figurent en séries (les Marilyn, les Elvis, etc.), ils les réduisent à l’état de purs signes fiduciaires. Les tableaux, les stars, les faits divers, etc., et les billets de banques sont ainsi confondus dans l’indistinction et l’équivalence généralisées du marché et de l’économie monétaire.

Par ses œuvres ostensiblement mécaniques et répétitives, Warhol a «dépicturalisé» l’art cher à l’Action painting en le faisant passer de l’artisanat (œuvres manuelles, uniques, expressives) à l’industrie.
Mais son esthétique industrielle, inscrite de plain pied dans la société de la consommation et du spectacle, a vite été débordée, dès avant les premiers essoufflements de l’économie industrielle au début des années 1970, par une esthétique de la dématérialisation.
L’art conceptuel, l’art d’attitude, les performances, les œuvres éphémères ou immatérielles, œuvres-événements plutôt qu’œuvres-choses, ont en effet inscrit dans l’art un au-delà de la matérialité industrielle sous les formes que la marchandise allait bientôt prendre avec l’avènement d’une économie immatérielle de flux.

En dépit des intentions des artistes souvent critiques vis-à-vis du marché, la dématérialisation des œuvres a de fait été une première version de la financiarisation de l’art, sa soumission croissante aux valeurs, aux mécanismes, aux formes, aux territoires de l’argent.
A l’époque de la mondialisation de l’économie, ce n’est plus la «factory» qui oriente la production artistique, mais la banque. L’argent est devenu omniprésent dans les œuvres, mais rarement de façon évidente et visible comme le

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