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INTERVIEWS | PHOTO

Dominique Auerbacher, Scratches, Berlin 2009. Tableau photo. 114 x 89 cm<br><br>© Dominique Auerbacher Dominique Auerbacher
Scratches
09 mai 2012
Et si nommer c'était faire exister? En désignant les tags berlinois, griffés sur les vitres des tramways, par le terme «Scratches», et en proposant des images photographiques d'une beauté saisissante, Dominique Auerbacher met en lumière un geste collectif et anonyme, tout en captant le mouvement incessant de la ville, et le reflet de ceux qui y vivent.
carre_rouge  Par Julie Aminthe

Julie Aminthe. L'exposition à la Maison européenne de la photographie donne à voir 25 images photographiques de ce que vous appelez des Scratches; sortes de tags inscrits sur les vitres des transports publics berlinois. Vous présentez ces images sous la forme d'une installation murale, et les murs de la salle d'exposition sont recouverts de peintures de différentes couleurs. A quoi fait référence votre accrochage?
Dominique Auerbacher. J'ai peint respectivement les 7 murs de cette salle d'exposition d'une couleur omniprésente dans les rues de Berlin: le jaune des tramways, le rouge des trains et du métro aérien, le bleu de la signalétique, le vert et l'orange du mobilier urbain. À Berlin, ces couleurs vives rythment un tissu urbain déstructuré – interrompu par des friches industrielles et des espaces en construction, traversé par des voies de tramway envahies par la végétation.
Je présente sur ces murs peints 25 Scratches, issues d'un corpus d'une centaine d'images.
Les tirages réalisés par mes soins sont des impressions numériques jet d'encres, de même format paysage 86 cm x 115 cm, présentées sous un plexiglas, dans un encadrement caisse américaine avec une baguette blanche de 4,5 cm de profondeur. Le format est semblable à celui d'une fenêtre d'un tramway berlinois.
Pour donner une dynamique aux murs, j'ai fait un accrochage sur 3 hauteurs: tour à tour celle du regard d'un passager assis, d'un passager debout et d'un passant. Je propose ainsi une vision un peu déstabilisante, comme lorsqu'on circule dans la ville, l'attention toujours en alerte, le regard stimulé de tous côtés par des quantités d'images.
D'un mur à l'autre, les plexiglas reflètent sur les Scratches d'autres Scratches, les couleurs des murs, des fragments d'accrochage, les ombres des visiteurs.

«Scratches» est un terme que vous avez inventé?
Dominique Auerbacher. À l'origine, «scratch» est un terme de la culture Hip Hop consacré par les DJs, et non par les taggeurs, au procédé qui consiste à manipuler avec des gestes rapides et précis la vitesse de lecture d'un vinyle.
Les berlinois appellent «Kratzer» (griffures en français) les inscriptions gravées dans les vitres des transports en commun. J'ai choisi Scratches, un nom qui au pluriel résonne comme l'onomatopée des griffures dans les vitres des pointes dures et des matériaux abrasifs. Scratches a été adopté très rapidement. Désormais, ce nom est de plus en plus souvent employé comme s'il était un terme usuel qui existait depuis toujours.

Dans quel contexte précis avez-vous découvert ces tags, et pourquoi avez-vous ressenti la nécessité de les photographier, et d'en faire des tableaux photographiques?
Dominique Auerbacher. À Berlin, au printemps 2009, j'ai été instantanément saisie par la beauté des accumulations d'acronymes, de signes et de gestes gravés dans les vitres des trams, c'était beau comme de l'Action-Painting avec en toile de fond la ville en mouvement. La communauté invisible des taggeurs transforme les surfaces vitrées en de véritables oeuvres collectives éphémères. Tout le long des trajets, dans les vitres, se superposent et se mêlent Scratches, couleurs, publicité, morceaux de ville, silhouettes et reflets de passagers et passants.
Les Scratches captent, diffractent les rayons du soleil, les éclairages de la nuit, les transparences. Les opacités de leurs griffures révèlent et effacent les reliefs et les couleurs de la ville, bouleversent les perspectives et les distances. Ces assemblages aléatoires se construisent et se déconstruisent à chaque instant dans les rythmes de la lumière et la vitesse de la ville.
Il y aussi ces moments d'étrangeté, d'entre-deux, lorsque dans une vitre, mon reflet me surprend, un regard croise mon regard, le slogan ou l'injonction publicitaire «Kunst Ist Waffe» (L'art est une arme) défile derrière une strate de Scratches, un «Don't be a maybe» (Ne sois pas un peut-être) traverse mon reflet.
Attirée et obnubilée par telle ou telle accumulation d'inscriptions, je me déplace constamment dans les trams, à l'extérieur et à l'intérieur, d'une fenêtre à l'autre, je me faufile entre les voyageurs, me colle devant une fenêtre. S'engage alors une sorte de chorégraphie, entre mes mouvements et ceux des autres voyageurs qui réagissent parfois à ma présence en m'interpellant par exemple d'un: «ce n'est pas vous qui avez fait cela, pourquoi vous le photographiez?!».
Je compose des tableaux de Scratches dans l'écran LCD de mon appareil photo. Je pense visuellement en termes de dynamique, tension, rythme, intervalles. Pour saisir la justesse de l'instant, j'attends que les éléments des diverses strates vibrent les uns par rapport aux ...






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