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Christmas Show

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@12 Jan 2008

Un échantillon d’œuvres de quelques artistes de la galerie : juxtaposition éclectique où peinture, dessin et photographie sont à l’honneur ; rencontres autour du corps, du féminin, du sexe, et d’une certaine esthétique de l’artificialité.

 » Christmas show  » porte bien son nom. L’exposition du mois de décembre que propose la galerie Almine Rech est aussi variée que les guirlandes bariolées d’un sapin de Noël. Ceux qui aiment remplir leur panier des produits les plus divers apprécieront cette juxtaposition éclectique où peinture, dessin et photographie sont à l’honneur.

L’artiste grec Miltos Manetas explore les formes liées à la technologie contemporaine par le biais de peintures, vidéos et  » vibracolors  » (impressions jet d’encre). Par extension, il s’intéresse aux divers comportements et attitudes qui en découlent. Le décalage entre ses huiles sur toile d’une facture assez classique et les sujets représentés (enchevêtrement de câblages et range-cédéroms, vision subjective et féminine sur un appareillage informatique) opère un rapprochement entre deux mondes où les distances temporelles apparaissent comme abolies. N’est-ce pas peut-être de ce genre d’annulation dont il est également question dans les trois crayons sur papier de Rita Ackermann ? La main de l’artiste laisse libre cours aux occupations ambiguës de trois jeunes filles, qu’elles soient dénudées sur piédestal dans un curieux extérieur, en proie à des flèches dont on ne sait si elles sortent d’un  » St Sébastien  » ou d’un manga, ou encore dans une sorte d’interprétation contemporaine des Trois Grâces. Le style délibérément maladroit (dessin gauche, remplissage au crayon) et les sujets équivoques parviennent à instaurer un véritable malaise, c’est aussi le cas pour les deux peintures  » Naturally Beautiful  » et  » Somehow New  » dont l’atmosphère tout aussi malsaine doit autant au traitement faussement malhabile qu’aux sujets traités.

Et c’est encore de jeunes filles et d’écart entre périodes passées et temps présent dont il s’agit avec le travail photographique de Miwa Yanagi. Des femmes en uniforme posent dans des lieux clos — ici un ascenseur — ou dans de grands espaces vides. La femme yanagienne se démultiplie, un peu comme la femme beecroftienne, en une sorte d’automorphose perpétuelle et aporétique. C’est le monde du travail japonais comme machine à broyer l’individu qui est pointé du doigt dans ces photographies aux couleurs vives et aux éclairages néon. Mais c’est aussi la problématique liée à la question du clonage qui se dessine derrière cette incessante déclinaison du même ; Miwa Yanagi rejoint ainsi les préoccupations d’un Gilles Barbier ou d’un Keith Cottingham. Un enfermement tout autre, en noir et blanc, hante les photographies de Johannes Kahrs. Untitled, A-h est un troublant diptyque où l’artiste se représente tantôt de face, tantôt de trois quarts, le visage couvert de larges bandes de scotch noir. Évocation de la censure ou du monde carcéral, cette double photo un peu floue brouille la mission habituelle de la photographie d’identité par le fait que le personnage est méconnaissable et donc non re-connaissable. Les moyens diffèrent de ceux employés par Miwa Janagi ou Miltos Manetas, mais là encore, les préoccupations liées à la perte d’identité sont prégnantes et incontournablement rattachées à la question de l’autoportrait. Kahrs fouille au plus profond de lui-même et parvient tout de même, malgré le masque, à faire passer ce sentiment d’ » étrange familiarité  » du sujet dont parlait Barthes.

On pourra finir cette balade de Noël en traversant la rue pour rejoindre le deuxième espace de la galerie Almine Rech, ou en se perdant dans une énorme peinture sur polyester d’Ugo Rondinone qui couvre un mur entier de ses bandes horizontales impeccables. Mais que cette parodie de color-field ne nous empêche pas d’examiner de près les fleurs aux pistils agressifs photographiées par Nobuyoshi Araki quitte, au passage, à en cueillir quelques unes.

Par Muriel Denet Cette exposition de fin d’année propose un échantillon d’œuvres de quelques artistes de la galerie, un marché de Noël en quelque sorte, sans autre raison fédératrice apparente. Mais leur réunion provoque inévitablement des rencontres, autour du corps, du féminin, du sexe, et d’une certaine esthétique de l’artificialité.

C’est elle en tout cas qui domine visuellement avec les deux peintures monumentales de Ugo Rondinone : des bandes lisses de largeurs variées s’étendent, horizontales, sur toute leur longueur plastifiée ; de couleurs acidulées, et scintillantes de paillettes, on les dirait obtenues par étirement mécanique de l’autoportrait de l’artiste en pin up de magazine (de la série I Don’t Live Here Anymore), ou bien de l’image de ses clowns amorphes du milieu des années quatre-vingt-dix, dont les grimages et les costumes empruntaient déjà à ces gammes de couleurs artificielles. La facture industrielle irréprochable en fait aussi l’achèvement ironique de la Laura Croft de Miltos Manetas, qui aurait été totalement dissoute par quelque manipulation informatique : sur un support lui aussi plastifié, on ne voit que le buste de l’héroïne virtuelle (taille de guêpe et poitrine acérée) traité dans une pixellisation vibratoire, qui évanouit les couleurs pastel dans la blancheur virginale du support, réduisant ainsi le motif à une apparition évanescente, et cruellement vide.

Entre ces deux œuvres d’art mécanique et lisse, c’est paradoxalement une photographie numérique, de Rebecca Bournigault, qui vibre de matière et de chair : un fragment de corps nu, allongé sur un lit, est repoussé dans le tiers supérieur d’une image abandonnée à la blancheur douteuse des draps, dans un décentrement du cadre qui bafoue les lois du genre. Chair encore sur l’aquarelle récente de l’artiste, et dans les mêmes teintes d’encre délavée qu’elle affectionne : la silhouette parfaite d’une créature de manga se dresse scintillante dans une constellation d’étoiles mauves et d’éclats rouges, sur un arrière-plan où le même trait épuré ébauche une scène de copulation.

Sexe aussi, mais par allusion seulement, avec deux fleurs au pistil en érection, de Araki, qui ne font qu’évoquer l’ensemble de l’œuvre dont on sait qu’elle fonctionne sur l’entremêlement, compulsif et proliférant, de motifs urbains et sexuels.

Des femmes, mais aux formes plus éthérées, dans les dessins virtuoses de Rita Ackerman : triptyque énigmatique où des modèles pour peintres, ou photographes de mode, et une sainte — c’est plus naturel — entrent en lévitation, sans que leurs visages, si ressemblants, n’expriment rien : les regards sont ceux, opaques et imperturbables des mannequins de cire.

Trouble de la ressemblance, de l’inquiétante étrangeté du même, dans la photographie de Miwa Yanagi, extraite de la série Elevator Girls : huit femmes, ou une seule dupliquée huit fois, même visage, même expression figée, même impeccable uniforme d’hôtesse d’accueil, mêmes attitudes policées, autour d’un présentoir à chaussures d’où émane une froide lumière de néon. Artificialité encore, cette fois celle des grands magasins, comme modèle d’un monde sans aspérité, où l’individualité disparaît dans l’uniformité et les codes de la bienséance consumériste.

Rita Ackermann :
Naturally Beautiful, 2001. Huile sur toile. 77 x 40 cm
Somehow New, 2001. Huile sur toile. 94 x 59 cm
Kafka’s Blue Note Book, 2001. Crayon sur papier. 35,5 x 27,9 cm
Levitation of Elegant Trend, 2001. Crayon sur papier. 35,5 x 27,9 cm
Look of Now, 2001. Crayon sur papier. 35,5 x 27,9 cm
Ain’t the Devil happy I, 1997. Crayon sur papier. 45,7 x 61 cm

Nobuyoshi Araki  :
Sans titre (fleur), 1998. Photo cibachrome. 70,5 x 106 cm
Sans titre (fleur), 1998. Photo cibachrome. 70,5 x 106 cm

Rebecca Bournigault :
Sans titre, 2001. Aquarelle sur carton. 120 x 80 cm
Sans titre, juillet 1997, 1997. Photo couleur. 60 x 44,5 cm
Sans titre, 29 mai 1998, 1998. Photo couleur. 60 x 44,5 cm
Sans Titre, novembre 2000, 2000. Photographie couleur. 128,5 x 100 x 3 cm

Anders Edström :
— Sans titre, 2000. Photo couleur. 34,4 x 51 cm
— Sans titre, 2000. Photo couleur. 34,4 x 51 cm

Philip-Lorca diCorcia :
— Naples, 1996. Ektacolor print. 76 x 101 cm
Brent Booth, 21, Des Moines, Iowa, $30, 1990-1992. Ektacolor print. 51 x 61 cm

Johannes Kahrs :
Untitled, A-h, 1991-1998. Diptyque de photographies encadrées 102 x 142 cm
Eat Land, 1991-1995. Quatre photographies noir et blanc. 82 x 107 cm

Miltos Manetas :
Untitled (Cables with CD Rom Case), 1999. Huile sur toile. 171 x 214 cm
Untitled (Lara Croft). Photographie Vibracolor. 125 x 210 cm

Ugo Rondinone :
N° 239 Neunundzwanzigsteroktober-Zweitausendundnull, 2000. Paintwork on polyester. 150 x 400 x 4,5 cm
N° 221 Dreizehnterseptemberzweitausendundnull, 2000. Acrylique sur toile. 220 cm de diamètre
N° 209 Dreissigsterjunizweitausendundnull, 2000. Paintwork on polyester. 150 x 400 x 4,5 cm
I Don’t Live Here Anymore, 2001. C-Print, plexiglas, alucobond. 150 x 100cm

Miwa Yanagi :
Elevator Girl House 3F, 1998. Photographie couleur. 90,5 x 107 x 2,8 cm