DANSE | SPECTACLE

False Colored Eyes

03 Mai - 05 Mai 2018

Chorégraphe de la sensualité, Chris Haring (Cie  Liquid Loft) propose une pièce intense et enivrante. En un sens, False Colored Eyes caresse la folle ambition de rivaliser avec un shoot d'illicite. Pour un spectacle de danse sur fond de Velvet Underground, sous l'égide d'Andy Warhol.

Subversive et submersive, voilà ce qu’est la pièce chorégraphique de Chris Haring, False Colored Eyes (Cie Liquid Loft). Sur scène, six danseurs se filment et sont filmés, dans une démultiplication orgiaque des images, des corps, des rythmes. Au son du Velvet Underground, dans une bulle anachronique, emplie de l’air sensuel des sixties, de la Factory et des Chelsea Girls d’Andy Warhol, False Colored Eyes explore la sensualité. Hypnotique, coupée de tout contexte direct, recentrée sur des nombrils infiniment désirables, la pièce de Chris Haring met en scène la volupté. Sans trébucher sur la vulgarité prosaïque, False Colored Eyes tient fermement ses danseurs et spectateurs en haleine. Pour un moment de danse contemporaine suspendue, à la lisière de nombreux indicibles. Offrant une expérience proche de l’érotisation du voir, de la mise en scène de soi et des regards. Dans la brûlure des images projetées, à la beauté insaisissable.

False Colored Eyes de Chris Haring (Cie Liquid Loft) : le désir, la danse et les regards

Avec False Colored Eyes, le chorégraphe autrichien Chris Haring propose ainsi une pièce en forme de montée. Une ascension qui rappelle les paroles de la chanson du Velvet Underground : « Heroin, be the death of me. Heroin, it’s my wife and it’s my life » [Héroïne, soit ma mort. L’héroïne, c’est ma femme et ma vie]. Mais comment atteindre de tels sommets sans le secours de la chimie ? En jouant sur les rythmes, les couleurs, les sons, les pulsations, les textures et l’imagination que leurs combinaisons suscitent. Pièce chorégraphique puissante, les corps s’y mêlent en images, s’y chevauchent dans la magie de la vidéo, de la mise en scène. Pour s’approcher au plus près de la fulgurance, par l’art. Intrusive et pénétrante, la caméra multiplie les gros plans, les balancements, avec une gourmandise qui frôle l’impudeur. Même si tout n’est qu’évocation. Et dans la continuité du genre propagé par le sulfureux Andy Warhol, l’insistance de la caméra produit un accroissement d’intensité.

Hommage chorégraphique, psychédélique et vidéo à la Factory et Andy Warhol

Pionnier dans l’art vidéo autocentré, Andy Warhol avait prévenu : « À l’avenir, chacun aura droit à 15 minutes de célébrité mondiale ». Précurseur des plateformes d’autoédition vidéo à rayonnement mondial, La Factory aura agi comme un laboratoire à selfies érotisants. Avec False Colored Eyes, Chris Haring plonge à son tour dans cette frénésie sensuelle. Dans ce maelström générationnel où il est plus facile de jouir par l’image et le regard. Chorégraphie organique et charnelle, s’en dégage ainsi une sorte d’ivresse désespérée. Quelque chose qui éclabousse, qui entraine ; quelque chose d’animal, bien que très contrôlé (voire complètement sous contrôle). Et s’inscrivant dans la série de ses performances Imploding Portraits Inevitable, la pièce de Chris Haring revisite ainsi la folie des sixties. Avec la retenue qui convient, False Colored Eyes livre un regard miroitant et envoûtant, sur une génération rompue à l’art de la mise en scène du soi.