ART | CRITIQUE

Chasing Napoleon

PAgathe Cancellieri
@26 Nov 2009

Exposition-énigme «Chasing Napoleon» regroupe dix-huit artistes pour nous plonger dans des mondes aussi hétéroclites qu'incertains. Entre fascination et répulsion, les œuvres suggèrent la fuite, le dépaysement, l'accès à d'autres univers, mais en fin de compte enferment et piègent le visiteur.

Dès l’entrée, on est mis en déroute par l’expérience sensible que propose l’installation de Dave Allen constituée d’un lecteur de disques et d’enceintes, mais ne produisant en apparence aucun son. Intitulée For the Dogs. Satie’s (véritables préludes flasques pour un chien), 1912, Rendered at Tone Frequencies Above 18 Khz, elle est censée jouer la partition d’Erik Satie. Mais à des fréquences sonores si basses qu’elles ne sont perceptibles que par les chiens. À l’inverse, les sons produits dans Birdsong, de Hannah Rickards, par le chant de six oiseaux sont diffusés dans toute l’exposition.
Les deux œuvres sont mises en tension: l’une est audible, mais on ne sait pas d’où elle provient, tandis que l’autre possède une source visible, mais n’est pas perceptible par l’homme.

La tension entre visible et sensible, entre rationalité et surnaturel, donne une tournure presque inquiétante à l’exposition. Désormais toute œuvre ouvre sur un monde nouveau, aux limites du surnaturel et ne désigne jamais ce que l’on croit.

Ainsi, un simple socle solitaire de Tom Friedman, intitulé Untitled (A Curse) en forme de piédestal est en fait le résultat d’un mauvais sort jeté par une sorcière. La malédiction trône au centre de l’exposition.

Avec Fuck It, Free Yourself, Tony Matelli déroute un peu plus: des billets de 500 euros flambent mais ne se consument pas, ce qui suggère l’idée de vénération et de destruction.

Une œuvre de Robert Gober, intitulée Drain, consiste en une bonde d’évier fixée sur un mur. Cet objet quotidien situé à une place incongrue, étrangère à son usage, suggère un impossible passage vers un autre monde improbable. D’autres semblables passages, également inaccessibles, invitent à d’illusoires échappées. Des conduits d’aération assemblés par Charlotte Posenenske sont ainsi répartis dans l’exposition (Vierkantrohre série D).

Certains artistes construisent des espaces concrets dans lesquels on peut entrer. Christoph Büchel, avec Spider Hole (Trou d’araignée), symbolise la cache dans laquelle Saddam Hussein s’était réfugié avant son arrestation. C’est un bloc écrasant, surgi de nulle part, installé sur cinq poutres d’acier, évoquant l’univers de la cache et de la solitude.
Enfin Robert Kusmirowski avec Unacabine reproduit à l’identique la cabane d’Unabomber qui se trouvait dans une forêt du Montana. Œuvre impénétrable, Unacabine n’est qu’une relique d’un monde alternatif. Aucune fuite n’est désormais possible, c’est bien ce que semble suggérer «Chasing Napoleon»: la figure de l’homme en fuite est elle-même enfermée au sein de l’espace d’exposition tout autant que le spectateur.
Au moyen de 33000 diapositives de maisons et d’immeubles (Reykjavik Slides), Dieter Roth arpente Reykjavik. Ces vues projetées comme autant d’archives font basculer la ville dans l’espace fantasmatique des réminiscences.

La seule installation qui soit pénétrable est Vorkuta de Micol Assaël. C’est une cellule frigorifique qui représente une ville minière de Sibérie, un village-fantôme qui est l’un des goulags les plus durs de Russie. En pénétrant dans l’œuvre, on est assailli par une sensation de froid et de désolation qui fait naître un sentiment de danger.

Enfin, les peintures de Paul Laffoley — intulées The Omega Point, Temporality : the great within of the universe et The Divine Comedy — évoquent les outre mondes de l’ésotérisme, la religion, l’astrologie, le surnaturel.

Si l’évasion est difficile, voire improbable, l’exposition reste hantée par la figure de l’homme en fuite. Plusieurs œuvres ont pour sujet Unabomber, de son vrai nom Theodore Kaczynski, mathématicien devenu terroriste qui avait fait l’objet de la chasse à l’homme la plus coûteuse du FBI.
Dora Winter, dans Sans titre (Lecture), reconstitue sa bibliothèque saisie par le FBI lors de sa capture en 1996. Garda Eide Einarsson dessine son portrait-robot comme pour s’approprier cet idéal de l’homme en fuite, tandis que dans deux de toiles blanches recouvertes d’inscriptions en noir — Garbage (class 1-5) et Garbage (class 6-10) — il invite à fuir maison et vie en société.

Enfin Robert Kusmirowski avec Unacabine reproduit à l’identique la cabane d’Unabomber qui se trouvait dans une forêt du Montana. Œuvre impénétrable, Unacabine n’est qu’une relique d’un monde alternatif. Aucune fuite n’est désormais possible, c’est bien ce que semble suggérer «Chasing Napoleon»: la figure de l’homme en fuite est elle-même enfermée au sein de l’espace d’exposition tout autant que le spectateur.

LISTE DES OEUVRES
— Tony Smith, For V.T., 1969. Bronze soudé, patine noire. 71 x 142 x 213 cm
— Garda Eide Einarsson, Sans titre (portrait), 2005. Crayon sur papier. 34 x 28 cm
— John Tremblay, BI-Valve-Uni-Bomber, non daté. Photocopie et marqueur peinture sur papier. 28 x 21,6 cm
— Charlotte Posenenske, Vierkantrohre série D, 1967-2009. Tôle d’acier galvanisé. Dimensions variables.
— Dave Allen, For the Dogs. Satie’s (véritables préludes flasques pour un chien), 1912, rendered at tone frequencies above 18 KHZ, 2002. Lecteur DAT, amplificateur, enceientes modifiées, bande son.
— Gardar Eide Einarsson, Garbage (class 1-5) et Garbage (class 6-10), 2009. 183 x 220 cm chacune.
— Robert Kusmirowski, Unacabine, 2008. Planches de bois, papier goudronné, bois contre-plaqué, tuyau en étain, huile acrylique. 398 x 322 x 355 cm.
— Robert Gober, Drain, 1989. Moulage en étain. Diamètre 11 cm, épaisseur 8cm.
— Tom Friedman, Untitled (A curse), 2009. Malédiction de sorcière et socle. 91,4 x 38,1 x 38,1 cm.
— Christoph Bücher, Spider Hole, 2006. Installation. 300 x 265 x 190 cm.
— Hannah Rickards, Birdsong, 2002. Deux bandes son, quatre enceintes, texte sur papier.
— Tony Matelli, Fuck it, Free yourself, 2009. Acier, émail vitrifié, peinture pour porcelaine, peinture-émail.
— Dieter Roth, Reykjavik slides (1970-1975, 1990-1995). 33000 diapositives, projecteurs, étagères. Dimensions variables.
— David Fincher, Did I ever tell you I’ve been stuck by lighting seven times?, 2008, six vidéos, 2 secondes chacune.
— Micol Assaël, Vorkuta, 2001. Cellule frigorifique (-30°C), tableau électrique, étincelles, chaise équipée d’une résistance électrique, thermostat (37°C). 210 x 220 x 350 cm.
— Paul Laffoley, série de tableaux.
— Dora Winter, Sans titre (lecture), 2008-2009.
— Ryan Gander, Nathaniel Knows, 2003-2009. Matériaux divers.