Nicolas Bauche |
14 avril 2007 | 14:26
Le barman (Ricardo Trepa) n’en croit pas ses oreilles. Husson (Michel Piccoli) a beau s’en défendre, cette histoire d’une femme perverse s’adonnant l’après-midi à la prostitution et ce, à la barbe de son mari, le concerne de bien plus près qu’il ne le concède. Et lui là dedans, qu’était-il, se hasarde le barman ? «Un observateur. Non, un provocateur», répond Husson. Tout serait donc une question de point de vue, de place.
Quarante ans après la sortie de Belle de jour (1967), Manoel de Oliveira reprend l’intrigue de Buñuel là où il l’avait laissée. Le temps a passé. Mais Séverine, la «perverse masochiste» en question, redoute toujours de rencontrer Husson, le seul à connaître sa double vie. Rangée des voitures, elle louvoie pour l’éviter dans un Paris chic, entre le quartier de l’Opéra et les Invalides.
Une scène, le comptoir du bar où Husson se confie : la caméra cadre l’espace comme autrefois Manet dans sa toile Un bar aux Folies Bergères (1882). Le client y est encore un «provocateur». Chez Manet, il n’était pas raccord avec les lois spéculaires de l’optique. Chez Oliveira, la provocation ne se joue pas dans le miroir. Le barman occupe le pan gauche du cadre, Piccoli le droit, de part et d’autre d’un fond vitré. Pas de hiatus, la perspective (ici la focale) est respectée. La provocation est plutôt dans le trouble rapporté d’une obsession.
De Oliveira a changé le point de vue narratif – Husson est le héros de Belle toujours, Séverine n’est plus qu’un personnage de muet, un corps qui se sauve à tout prix – et éclaire ainsi d’un jour étrange l’intrigue de Buñuel. Le vrai pervers, c’est Husson, enfermé depuis quatre décennies dans un érotisme qu’il a concouru à forger – c’est Husson qui indique à Séverine l’adresse de la maison close où elle pourra se prostituer –, mais auquel il ne s’est jamais adonné – il ne fut pas un des clients de Séverine.
Buñuel et Manet, en doublures du film, rappellent que l’obsession sexuelle n’est qu’une image troublée au fond d’un miroir, une vision d’élitique pour barman incrédule.
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Nicolas Bauche |
10 avril 2007 | 18:37
Le défi du 21e siècle sera amoureux. Glané dans La Fidélité ou l’amour à vif, l’essai de Michela Marzano (Buchet-Chastel), une citation de Jankélévitch résume à merveille les atermoiements érotiques de notre génération : « Vaut-il mieux rester fidèle sans sincérité ou demeurer sincère sans fidélité ? » (in Les Vertus et l’Amour). Alors… ?
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Nicolas Bauche |
28 mars 2007 | 19:18
Le décès de Jean Baudrillard, le 7 mars à l’âge de 77 ans, a mis un point final à une aventure intellectuelle qui a dépassé les frontières de la France depuis belle lurette. Son enterrement, c’est aussi celui des années 70, période d’effervescence dans notre pays où l’université gagnait les marges intellectuelles avec la French théorie. L’entrée dans le monde de Jean Baudrillard se fit d’ailleurs aux dépens d’un des plus illustres représentants de ce courant, dont il devenait de facto la Cassandre, à la fois continuateur et fossoyeur.
En 1977,
Oublier Foucault taillait des croupières au père de la biopolitique. Dans un style abscons – sa marque de fabrique –, il passait les écrits foucaldiens à la critique marxiste. Sociologue ayant viré sa cuti pour la philosophie, il était un peu la rencontre de Bourdieu et Foucault sur une table d'opération Pourtant, ceux qui ont traversé l’Atlantique pour découvrir le Nouveau Monde sont encore surpris de retrouver dans
Amérique tout ce pays avec un sens aigu des descriptions et la vérité culturelle des Etats-Unis. Peut-être, au fond, Baudrillard donnait-il un primat essentiel à la sensibilité…
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Nicolas Bauche |
12 février 2007 | 16:03
Jeudi 25 janvier, c’était les soldes chez Sotheby’s :
Saint Jacques le Majeur, de Rembrandt a été bradé à 25,8 millions de dollars. Certes, ce n’est pas une bouchée de pain et toutes les bourses ne peuvent s’offrir une telle toile. Mais la dévaluation que l’œuvre a connue en un an est saisissante. L’année dernière, à la foire de Maastricht, le tableau faisait sensation chez Salander-O’Reilly et son prix avoisinait alors les 45 millions de dollars. Depuis,
Saint Jacques… n’a plus vraiment la cote. Le catalogue de Sotheby’s l’estimait à 18 millions de dollars et les enchères n’ont pas vraiment flambé puisque son acquéreur l’a emporté pour une somme deux fois et demi inférieure à celle affichée à Maastricht.
Le plus agaçant, ce n’est pas tant la roulette russe de la mise aux enchères mais le concert chichiteux des historiens de l’art qui l’a accompagné. Voilà « un bon tableau, empreint d'une spiritualité crépusculaire », concédait du bout des lèvres une spécialiste anglaise dans le
Figaro avant d’ajouter qu’« il s’agit néanmoins d’un tableau étrange qui concentre tout sur le visage et les mains de l'apôtre en ignorant presque le reste de la composition. Un tableau que j'apprécie, mais que je n'aime pas.»
C’est dommage.
Saint Jacques… est une pièce manquante dans le cycle d’inspiration religieuse de Rembrandt et peut-être un codicille pictural aux
Pèlerins d’Emmaüs. Dans dix ans, on s’extasiera devant cette toile. Car dans la lumière crue, elle n’est pas aussi vétilleuse qu’on a pu le dire.
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Nicolas Bauche |
10 janvier 2007 | 18:12
… ou, une fois le sigle décrypté, « pour fêter le Nouvel An ». C’est l’une des abréviations sibyllines dont usaient la politesse et le savoir-vivre et que recense Frédéric Rouvillois dans son Histoire de la politesse, de 1789 à nos jours (Flammarion). Des petits codes dont Roger-Pol Droit s’amusait dans sa chronique du Monde des livres (le 27 octobre) et qui nous ouvrent à une archéologie inédite de la sociabilité contemporaine. Avec le goût du rap à rafraîchir les locutions les plus surannées, ce ne serait pas étonnant que le «P.F.N.A.» gagne une nouvelle jeunesse sous la « wibe » d’un ancien caïd des banlieues.
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Nicolas Bauche |
10 janvier 2007 | 18:08
Et un peu de glam' ! Madonna est un génie de la scène. Certes, ce n'est ni la Callas, ni Sylvie Guillem. Mais elle a compris qu'une performance scénique, pour une artiste, ce n'est pas juste un tour de chant, un "bête" live. C'est intégrer les processus vidéos, le clip sur le devant de la scène, mêler l'image au réel dans un tourbillon fêtard dont je ne me lasse pas.
Madonna, Erotica
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Nicolas Bauche |
10 janvier 2007 | 17:58
«Cette bonne femme, de toute façon, c’est qu’une salope.» Voilà les judicieuses sentences que l’on peut entendre dans les cafés quand on attend un ami à la bourre et que l’on a, comme moi, la fâcheuse habitude d’avoir les oreilles qui traînent. La salope en question, c’est Annie Leibowitz, estampillée photographe des stars depuis ses couvertures de Vanity fair, le magazine US, et l’artiste tient cette vilaine réputation suite à la rétrospective du musée de Brooklyn et sa monographie, «La vie d’une photographe (1990-2005)» où des clichés de son ancienne compagne, l’essayiste Susan Sontag alors se battant contre le cancer, font scandale.
Je dois avouer avoir, depuis très longtemps (à vrai dire depuis la rétrospective du Palais de Tokyo) une vraie affection pour Leibowitz, son parcours mariant exigence (ça, c’est le versant Sontag de son travail) et glamour, sans (trop ?) verser dans la facilité picturale (suivez mon regard !).
Tout cela semble tenir du portrait à nu (au propre comme au figuré) dont Leibowitz s’est fait une spécialité depuis des lustres et dont, de manière générale, la photographie et l’art contemporain nous abreuvent. Sophie Calle n’a pas été exécutée en Place de Grève après No sex last night, ni Arnaud Labelle-Rojoux pour La révélation de Sainte-Nitouche (1987) qui faisait du toucher vaginal un geste esthétique.
Judicieusement, Eric Leser, dans Le Monde, rappelait ce que Sontag écrivait dans Sur la photographie (1977) : « photographier les gens consiste à les violer, en les voyant comme ils ne se voient jamais eux-mêmes, en ayant une connaissance d’eux qu’ils n’auront jamais. » Alors ce doit être cela le scandale pour une intellectuelle, être prise au piège des processus qu’elle a démontés. Pourtant, Sontag était avertie en la matière et s’est probablement donnée à la caméra d’Annie avec l’affection qui unissait les deux amantes. Dans ce jeu intime, forcément le spectateur est un intrus, un éléphant dans un magasin de porcelaine. Et tout à coup, pris dans ce que Leser citait, il se choque de ce qui, au fond, lui échappe de l’art photographique. Les snobs tournent toujours à leur avantage leur propre bêtise…
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Nicolas Bauche |
10 janvier 2007 | 17:51
Une image du Sacrifice de Tarkovski.
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Nicolas Bauche |
10 janvier 2007 | 17:48
Le directeur de la photographie Sven Nykvist est mort le 20 septembre dernier. Une perte irréparable pour le cinéma. Collaborateur de longue date de Bergman, il éclaira pendant presque trente ans ses films, de La source (1959) à Après la répétition (1984). Dans le sillage de ce magicien de la lumière, on ne compte plus les chefs d’œuvre comme A travers le miroir, Persona, L’œuf du serpent, Sonate d’automne ou Fanny et Alexandre.
Sa collaboration avec Bergman ne s’arrêta pas avec l’exil du metteur en scène loin du cinéma, sur l’île de Faro. Il poursuivit ce dialogue en passant lui-même derrière la caméra (Oxen, 1991) ou en éclairant les films d’acteurs bergmaniens (Max von Sydow, Liv Ullmann).
La filiation bergmanienne, voilà ce que recherchaient certainement Woody Allen (Une autre femme, New York stories, Crime et délits, Celebrity), Louis Malle (La petite, Black moon), Andrei Tarkovski (Le sacrifice), Roman Polanski (Le locataire) ou Philip Kaufman (L’insoutenable légèreté de l’être) en faisant appel aux services de ce chef opérateur. C’est un peu rapide. Nykvist, fils d’un pasteur regardant le cinéma comme un péché, eut toujours une approche réversible de la lumière, porteuse d’ombre dramatique.
En l’employant, Allen voulait révéler, au sens photographique du terme, ce que Gordon Willis avait mis en gestation dans Intérieurs : une transparence nocive. Tous les films de Nykvist ont cette qualité diaphane où la lumière agit comme un drame. Son intelligence fut de concevoir l’éclairage en terme narratif et de dissocier l’ombre de la lumière pour considérer cette composante comme faisant partie intégrante du récit cinématographique. En somme, la noirceur des intrigues appelait un contrepoids clair.
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Nicolas Bauche |
10 janvier 2007 | 17:45
Elle est tapie, tout derrière, comme une image mentale qui se serait glissée devant l’objectif pour rappeler que Jean-Loup Sieff ne se prête pas vraiment à la photographie de mode. Cette maison, immense, lugubre souvenir de l’antre de
Psychose, ne serait-ce pas le cinéma, arrière-plan d’un cliché qui n’obéit pas tout à fait aux canons édictés par Harper’s Bazaar ?
Bonne pâte, Hitchcock prend la pose, singeant le jeu mécanique et macabre de la Momie et autre Frankenstein qui a fait le sel des films d’épouvante des années 30, une manière de poursuivre les outrances de l’expressionnisme allemand. Il se la joue Nosferatu, derrière Ina visiblement mal à l’aise, déhanchant son corps oblong et brun sous sa robe de couturier. Hiératique, gênée.
A partir du 9 novembre, la galerie Baudoin Lebon expose la série dite "Les années Bazaar, New York, 1961-1966". De quoi alimenter la réflexion sur le cinéma et la photographie parce que le septième art, ce n'est pas 24 fois la photographie par seconde ou la photo, un court métrage ramené à sa part infinitésimale.
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Nicolas Bauche |
10 janvier 2007 | 17:40
Esquisses de Frank Gehry n’est pas le portrait en creux de son réalisateur, Sydney Pollack, comme d’aucuns ont trop voulu le souligner. C’est une incursion de biais dans l’architecture.
De biais, car le cinéaste, fer de lance du cinéma américain dans les années 1970 mais tombé depuis dans une veine plus commerciale, ne connaît rien à cet art, avoue-t-il, qu’il aborde par une problématique toute cinématographique. « Comment rendre l’œuvre de Gehry qui est en trois dimensions, au cinéma, c’est à dire en deux dimensions ? », s’interroge d’entrée Pollack.
Voilà une lutte perdue d’avance, lui assène en retour son interlocuteur, Johnson encore sonné de la magnificence esthétique du musée Guggenheim de Bilbao.
Ce pis-aller fait pourtant le prix du documentaire. Des gribouillis du maître – des amas noueux de lignes dont on peine à extirper du regard un semblant de bâti –, au résultat final, tout semble suivre ce cheminement vers une troisième dimension claire dans l’esprit de Gehry – mais qui échappe à la lecture de ses « esquisses » –, et dont la recherche est couronnée par l’incarnation dans la matière.
Le musée de Vitra en Allemagne est ainsi un pivot dans l’œuvre de Gehry. Ses sinuosités – le fameux « serpent » courant le long du parallélépipède de pierre –, ne fonctionnait que dans la tête de l’architecte, pas « en vrai ». Pour faire concorder ses visions avec les réalités de la construction, Gehry usera de « l’extension des arts plastiques hors de leur domaine », comme le souligne d’une voix suave un éminent professeur de Princeton. C’est une hypothèse possible.
Celle de Pollack, pour autant qu’elle s’y rattache (de loin), est autre. Gerhy est un grand directeur de la photographie. Il conçoit ses bâtiments comme un chef opérateur, positionnant les plans pour qu’ils composent avec l’éclairage, la réverbération avec les éléments aqueux du paysage. Le Guggenheim de Bilbao, le Walt Disney Concert Hall de Los Angeles ou le Neue Zollhof à Düsseldorf sont le fruit de ce montage.
A la suite de Baudelaire et de son
Peintre de la vie moderne, voilà donc la vraie figure de l’artiste de ce XXIe siècle: le directeur de la photographie.
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Nicolas Bauche |
10 janvier 2007 | 17:32
Vente aux enchères décriée, la dispersion des dessins et autres notes préparatoires de Jacques Lacan a fait son petit effet chez les puristes de la psychanalyse. Artcurial donnerait-il vraiment dans le grand n’importe-quoi esthétique, recyclant les fonds de poubelle des génies en art contemporain ? En rang serré, les lacaniens, anciens élèves et disciples du psychanalyste, ont assisté, la larme à l’œil, à la dispersion de son corps intellectuel. Les nœuds borroméens, étrange topographie de l’inconscient, délient leurs courbes absconses, l’arithmétique noircit les pages de mathématiques aux vertus curatives. A la fin de sa vie, Lacan, presque aphone, transposait son discours dans le dessin et les figures géométriques. Une période décriée jusque chez ses fidèles. C’est peut-être là, pourtant, que Lacan a été le plus intime : il cherche, pour lui-même, les sutures de la psyché, et oublie les sacro-saints « réel » et « imaginaire » au profit de la graphie magique de l’inconscient. Le langage et son intelligence se dissolvent dans l’œil des passionnés d’art. Lacan est-il un artiste pur et dur, un mixte improbable de Freud, tendance baroque, et de Klee ? Qui sait… Ce genre d’événement pendait au nez de Jacques-Alain Miller depuis longtemps. Grand ordonnateur de l’œuvre de Lacan, il publie au compte-gouttes ses fameux séminaires. Et fait languir ses fidèles. Montré du doigt, chargé à outrance, J-A Miller tient bon. Malgré la cabale dont il est l’objet. Tout le monde connaît l’anecdote. Alors que son bateau entre dans le port de New York, Freud s’inquiète de l’accueil enthousiaste que lui réservent les Américains : la liesse ! « Mais ne savent-ils pas que c’est la peste que j’apporte.» Des mots qui échappent presque de la bouche de Freud. Cette confidence, j’ai toujours pensé que J-A Miller l’avait entendue comme une prudence éthique. En nous préservant, tant que faire se peut, de l’œuvre lacanienne, Miller nous garde de la pire maladie de l’âme : la conscience ! En éparpillant les dessins de Lacan, Artcurial ne révèle pas la psychanalyse au travail mais la dissimule. Une initiative salutaire…
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Nicolas Bauche |
10 janvier 2007 | 17:31
Rien à voir, apparemment, entre le dernier Nanni Moretti et la pièce d’Antoine Rault, qui triomphe au Petit Montparnasse depuis des mois. Juste leur titre, Le Caïman… Une coïncidence étrange mais qui n’a pas empêché le succès de les cueillir à point nommé. Ce qui était, jusque-là, le fruit du hasard s’est transformé en un cruel augure. A force de traîner ses guêtres dans les cercles du pouvoir, l’auteur dramatique a vu sa vie prendre le cours d’un brûlot politique. Et du Caimano au Caïman, il n’y a qu’un pas que Rault a franchi à son corps défendant. Viré, le conseiller en communication de Christian Jacob ! L’écrivain, lui, préfère rappeler que l’art et la politique ne font pas souvent bon ménage. Dans la ligne de mire des puissants : son caustique Tsunami sur l’Elysée n’a pas fait des vagues que sur le gouvernement, la déferlante ayant emporté l’homme de lettres. Les cataclysmes ne font pas de quartiers.
Alors, même combat pour le film et la pièce de théâtre, la bébête aux mâchoires acérées et le prof faisant bûcher l’agreg’ à Normal Sup ? Si la biographie de Rault fait une embardée chez Moretti – se foutre de la poire d’un homme d’influence, ça se paie cher !! -, Les Caïmans enterrent de concert les années 1970 avec un humour revigorant et triste. Une ode funèbre ? Oui, pas moins. Côté Moretti, le film joue la carte de la cinéphilie pour ressusciter, le temps d’une séance, l’esprit italo-seventies. Du mineur au didactique, le long-métrage file au rythme de l’horreur, de l’engagement et de la rupture amoureuse. De quoi remettre en mémoire les noms de Dario Argento, Francesco Rosi, Ettore Scola et, last but not least, Fellini pour la séquence onirique où le vaisseau de Christophe Colomb est remorqué à travers Rome. Côté Rault, même constat : quand le communisme s’éteint à petit feu, l’œuvre du philosophe marxiste Althusser - clin d’œil appuyé à l’intelligentsia de l’époque à coups de Jacques (Lacan) par-ci et de Louis (Althusser) par-là - trépasse. L’alternative à la défaite de la pensée ? La folie ! Pris en quinconce, l’esprit se laisse aller au seul film qui vaille quand rien ne va plus : les souvenirs d’enfance, bonheur paisible de l’inconscient. Sur le rideau du théâtre du Petit Montparnasse, les images en noir et blanc font défiler un camaïeu nordique, des bouleaux et des étangs silencieux. Rien n’a plus vraiment d’importance, la mémoire peut divaguer en roue libre. Mais quelles images ont bien pu traverser l’esprit d’Antoine Rault quand on l’a viré ?
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Nicolas Bauche |
10 janvier 2007 | 17:26
Fuir la ville pour une autre, quitter Paris et atterrir à Lyon. Je suis un affreux citadin: j’aime la nature comme on apprécie une bouffée d’air frais après d’écrasantes chaleurs. Passés quinze jours, la campagne m’attriste. Alors quoi de mieux qu’une grande ville pour goûter aux joies de la province? Juste un week-end…
J’ai découvert Lyon par hasard. Je devais la traverser pour rejoindre, il y a un an, mon lieu de villégiature. Une halte rapide, au crépuscule, quand l’indolence estivale nous gagne. Me gagne. J’y flânais, charmé du panorama et de la beauté des bâtiments. De Fourvière aux pentes de la Croix-Rousse, c’est toute l’histoire de l’architecture qui défile devant mes yeux. Quelques grands noms dont la mention ne peut remplacer l’exquise vision des monuments: Soufflot, Mansart, Nouvel, Buren, Piano… De nuit, la ville se drape d’un bleu intense et sensuel, hypnotisant l’iris. On croirait Madrid…
De retour, un an après cette illumination, je visite (enfin !!!), l’Institut Lumière. Une gigantesque maison bourgeoise aménagée en Musée, recyclant le bric-à-brac familial en œuvre d’art. Mais, comme tout nous ramène au cinéma et à ses premiers âges, il y a toujours quelque intérêt dans le moindre détail. Au sous-sol, un vrai trésor: une salle de projection passant en boucle des extraits des films des frères Lumière avec un commentaire d’une intelligence rare. C’est extraordinaire de voir comment, dès son émergence et malgré la fixité du cadre, le cinéma a immédiatement cherché à se mouvoir. Deux films me ravirent: l’un tourné aux pieds du Sphinx en Egypte et l’autre à Jérusalem, face à une porte de la ville. De profil, la statue multimillénaire dégage un angle que les protagonistes du court-métrage – des voyageurs à dos de chameaux – semblent longer. Est-ce une fantaisie du terrain ou un aménagement du cinéaste? La caméra surplombe légèrement la scène: peut-être est-ce le premier plan en plongée de tous les temps. Le sujet imprime le mouvement au cinéma, définit la célérité des déplacements. Tout est là.
Au sortir du musée, un ami géographe met un point d’honneur à m’acheter le livre de Michel Boujut, La Promenade du critique. Un ouvrage de cinéphile passionnant et généreux, truffé d’anecdotes et d’une grande subtilité sur le travail critique. Deux phrases à retenir: la citation de Jules Renard reprise par Godard dans Nouvelle Vague, «un critique, c’est quelqu’un qui tire sur son propre régiment» et une notation fantastique de l’auteur alors perdu en Alabama, «j’étais soudain dans un des films qui m’avaient tant fait rêver… J’étais dans l’Amérique inventée par le cinéma, vide et ensorcelante». Le plus beau rêve qui soit pour un amoureux du cinéma: tomber dedans, par mégarde, entre vie et épuisement. Serait-ce cela la cause de mon émerveillement lyonnais?
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