… je suis allée au Plateau voir Practice Zero Tolérance, l’exposition d’Adel Abdessemed. Je ne m’attarderais pas à la décrire scrupuleusement dans son intégralité car quelqu’un s’en est déjà chargé.
Mes sentiments à l’égard du travail d’Adel Abdessemed cultivent le paradoxe. Je mesure son intérêt, sa valeur et son importance. Le XXIe siècle sera placé sous le signe du métissage culturel et du nomadisme qui enrichiront la création artistique. En ce sens, Adel fait partie des précurseurs et je pense sincèrement qu’il aura sa place dans l’Histoire de l’Art sur le long terme. Mais émotionnellement, je me sens frustrée : un bon nombre de ses œuvres m’indiffèrent. Mais pas celle-là :
Adel Abdessemed,
Pluie noire, 2006.
Installation, coproduction la Criée centre d’art contemporain, Le Plateau / Frac Ile-de-France, Galerie Kamel Mennour.
Courtesy de l’artiste et Galerie Kamel Mennour, Paris. Crédit photo : Benoît Mauras.
Pluie Noire (2006) est une version plus impressionnante de
Travaux (2005) que l’on a pu admirer chez Kamel Mennour en automne dernier. 51 forets de perceuse surdimensionnés, de dimensions variables, sculptés dans le marbre se dressent comme une armée. La vision de ces tiges noires me renvoie à un passage de l’Ecume des Jours de Boris Vian, roman d’une tristesse infinie et déprimant à souhait.
Le personnage principal, Colin, est au bord du gouffre financier : lors du voyage de noces, un nénuphar s’est logé dans le poumon de sa dulcinée et la tue à petit feu. Pour réunir l’argent nécessaire pour les soins, il est contraint de travailler. Et un des boulots improbables auxquels il s’essaie consiste à faire pousser des canons de fusils.
"Un vieil homme en chemise blanche, les cheveux embroussaillés, lisait un manuel derrière son bureau. Des armes variées pendaient au mur, des jumelles brillantes, des fusils à feu, des lance-mort de divers calibres, et une collection complète d’arrache-cœurs de toutes les tailles.
— Bonjour, monsieur, dit Colin.
— Bonjour, monsieur, dit l’homme.
Sa voix était cassée et épaissie par l’âge.
— Je viens pour l’annonce, dit Colin.
— Ah ? dit l’homme. Voilà un mois qu’elle passe sans résultats. C’est un travail assez dur, vous savez…
— Oui, dit Colin, mais c’est bien payé !
— Mon Dieu ! dit l’homme. Cela vous use, voyez-vous et cela ne vaut peut-être pas le prix, mais ce n’est pas à moi de dénigrer mon administration. D’ailleurs, vous voyez que je suis encore en vie…
— Vous travaillez depuis longtemps ? dit Colin.
— Un an, dit l’homme. J’ai vingt-neuf ans.
Il passa une main ridée et tremblante à travers les plis de son visage.
— Et maintenant, je suis arrivé, voyez-vous… je peux rester à mon bureau et lire le manuel toute la journée…
— J’ai besoin d’argent, dit Colin.
— Cela est fréquent, dit l’homme, mais le travail vous rend philosophe. Au bout de trois mois, vous en aurez moins besoin. […]
— Voilà, dit l’homme. Entrez, je vais vous expliquer le travail.
Colin entra. La pièce était petite, carrée. Les murs et le sol étaient de verre. Sur le sol, reposait un gros massif de terre en forme de cercueil, mais très épais, un mètre au moins. Une lourde couverture de laine était roulée à côté par terre. Aucun meuble. Une petite niche, pratiquée dans le mur renfermait un coffret de fer bleu. L’homme alla vers le coffret et l’ouvrit. Il en retira douze objets brillants et cylindriques avec un trou au milieu, minuscule.
— La terre est stérile, vous savez ce que c’est, dit l’homme, il faut des matières de premier choix pour la défense du pays. Mais, pour que les canons de fusils poussent régulièrement, et sans distorsion, on a constaté, depuis longtemps qu’il faut de la chaleur humaine. Pour toutes les armes, c’est vrai, d’ailleurs."
Les canons de fusils naissant de la chaleur humaine et de la chair m’ont toujours interpellée, certainement à cause de la sensualité tactile dont je les imaginais dotés. Les forets d’Adel Abdessemed m’interpellent de manière similaire. Je suis partagée entre une irrésistible envie de tendre la main pour caresser le marbre lisse et froid et une peur sourde d’être contaminée par ce contact, de me figer sur place, de me transformer, moi aussi, en une de ces silhouettes sans vie. Les canons et les forets suggèrent la même idée : l’humanité engendre l’inhumanité. Des objets destinés à détruire vident l’homme de son essence, génèrent l’angoisse, laissent deviner la menace latente d’une répression sanglante.
PS : pour les petits curieux, Colin fait pousser des canons défectueux, Chloé meurt, Chick se prend une balle dans la tête, Alise plante un arrache-cœur dans la poitrine de Jean-Sol Partre et la souris se suicide. Bref, l’Ecume des Jours me fait chialer comme un veau.