La peinture partagée. http://www.dumoget.com La production initiale de peintures, qu’il considère comme inachevées, n’est qu’une partie de l’activité de Yann Dumoget. Il organise depuis plusieurs années des réunions au cours desquelles il demande aux personnes présentes d’écrire ou de dessiner sur celles-ci. Il met en scène et documente ensuite ses actions en y associant d’autres disciplines telles que la photographie, la vidéo et la musique. Centre d’un dispositif de mise en relation, ses toiles sont à envisager comme un espace social cherchant à donner à voir les enjeux d’un « être ensemble » symbolique. A l’heure du clonage et de la mondialisation néolibérale, elles sont pour Yann Dumoget un moyen de se pencher sur le caractère indispensable de la diversité et du partage comme conditions de toute vie en société. Interview de Yann Dumoget© par Steevy Duloft, Presses universitaires de France, 2004. Yann Dumoget©, bonjour. Vous n’êtes pas du genre à vous épancher dans la presse (…), pourquoi avoir accepté cette interview ? - Je souhaitais développer certains des sujets qui me tiennent à coeur. Votre proposition a eu le mérite d’arriver à ce moment là… Au fait, vous voulez une troisième bière ? Oui, merci. - D’autres questions ? Euh, pardon. (Steevy consulte sa fiche). A voilà, j’y suis. Alors comme ça, il paraît que vous ne voulez plus faire d’expositions… - C’est exact. Avant (Avant, NDLR) je consacrais beaucoup d’énergie à pendre mes peintures aux murs des galeries. En prenant du recul, je me suis aperçu que les « cubes blancs » n’étaient pas le lieu le mieux adapté à la réalisation de mon objectif principal. A savoir : privilégier le rapport interhumain. A oui, vraiment ?… - Euh, non. Enfin, pas comme ça... Il marche votre micro ? Humm Humm. J’entendais par là favoriser les rencontres entre les gens, les « vrais » gens. Je voulais les mettre en position de se découvrir, de s’apprécier. J’ai peur de ne pas très bien vous suivre… - La notion de « public » des galeries ou des centres d’art est un peu floue pour moi. Je préfère m’adresser à des individus avec des noms et des prénoms, qui habitent quelque part. Chacun de nous est un être singulier et content qu’on le prenne comme tel. Au delà, je trouve intéressant de jouer avec ce trait d’une société dans laquelle tout le monde revendique le droit de s’exprimer, de passer à la TV, où tout le monde a des idées sur l’art et où l’art est partout et nulle part. D’où l’idée de vos réunions chez les particuliers. - Exactement. J’ai pensé à utiliser mes peintures et l’Internet pour élaborer un système de communication en réseau dont le moteur est le partage. Chaque réunion débouche sur d’autres réunions potentielles. Elles se succèdent sans hiérarchie, me permettant d’évoluer de manière horizontale plutôt que verticale, d’explorer de nouveaux territoires en surfant de liens en liens. Tout se passe de manière fortuite, voire organique. Je trouve ça fascinant. Ça s’écrit comment « organique » ? - Non, en un seul mot. Une autre question ? Vous n’allez pas me faire croire que tous ces « vrais gens » ont des choses formidables à dire… - Ce n’est pas le but. Chacun participe et interagit avec les autres différemment en fonction de son caractère, de son inspiration et de ses compétences ; Ce qui m’intéresse, c’est justement de mettre l’accent sur cette diversité. Quel intérêt y voyez vous exactement ? Vous êtes sûr que vous ne rajoutez pas cet aspect collectif pour vendre des peintures « classiques » comme des happenings d’art contemporain ? - Et ben Steevy, vous ne mâchez pas vos mots… (Sourire ironique de Yann Dumoget). Je vous répondrai qu’utiliser le statut habituellement accordé aux peintures pour en faire un outil de mise en relation me paraissait au contraire pertinent. Il me semble qu’une telle démarche permet paradoxalement de se servir de leur potentiel auratique supposé, de leur caractère objectal particulier, pour tenter de mettre en lumière des échanges qui, habituellement, ne le sont pas. C’est ma manière de m’intéresser au commerce entre les intervenants, commerce qui n’est pas forcément celui auquel vous pensez. En effet, une fois exposée à l’intervention des invités, une fois révélée, si vous me permettez la comparaison, je ne suis plus sûr que cette peinture m’appartienne encore suffisamment pour que je sois en mesure de la vendre. D’ailleurs, à qui appartient–elle vraiment ? Si quelqu’un voulait s’en porter acquéreur, il faudrait qu’il rétribue la participation de chacun. Comment l’évaluer ? Et je ne parle pas du « droit moral perpétuel, inaliénable et imprescriptible » que garde chaque personne sur sa contribution. Tout cela pose d’épineux problèmes de propriété intellectuelle. Quand on profite de l’idée d’un autre, où se situe la création et où commence le plagiat ? Peut-on créer seul, ab nihilo ? Que signifie, en somme, la notion de création ? Autant de questions que j’essaye de me poser. Plus concrètement, à l’heure où notre société brevette le bien commun, je trouve judicieux de m’interroger sur l’existence de choses non monnayables. Je me demande si certaines activités humaines doivent en faire partie. Ne s’agit-il pas d’une nécessité dans la mesure où l’on définit justement la « culture » comme un ensemble d’expériences non quantifiables nourries de conventions et d’échanges plutôt que comme la collection des productions singulières portées au pinacle sensée en poser les jalons. Vous considérez vous comme un peintre engagé ? - S’il faut pour cela prétendre détenir la vérité et être nourrit par le désir de la révéler aux plus grand nombre en se servant de l’Art avec un grand A, j’en doute. Je me méfie des personnes qui s’adressent aux masses dans le but de leur imposer des idées toutes faîtes, des marchandises sensées les combler de bonheur. Pour dire les choses clairement, nous sommes à une époque où la plupart des images nous exhortent à bêler avec le troupeau, à passer sous le rouleau compresseur du conformisme de peur d’être rejeté comme de dangereux marginaux. Elles le font en s’adressant à nous de manière anonyme, en nous découpant tout au plus en sondages et en parts de marché. Pire, elles communiquent de manière univoque. Pour toutes ces raisons, je trouve intéressant de désigner une image particulière, une peinture, comme lieu de dialogue où l’on n’a pas besoin de ressembler aux autres pour se rassembler. Où, au contraire, on rend ses différences visibles, on en fait un bien qui n’a de valeur que s’il est partagé. A l’échelle de la planète, tandis que certains nous font croire que la globalisation nous oblige à choisir entre la conformation à un modèle dominant teinté de folklores grossiers et des replis identitaires de types xénophobes ou intégristes qui légitiment la haine de l’autre, il me semble important de se pencher, non pas sur la diversité des cultures, mais bien sur celle des individus, de leurs comportements et de leurs pensées. Plus encore, je souhaite attirer l’attention sur leur faculté à en changer à chaque instant et dans chaque rencontre pour devenir étranger à eux-mêmes. Dans ce combat là, j’ai le sentiment que les artistes sont en première ligne. Je ne sais pas si je suis un peintre engagé, mais je n’ai pas l’intention, en tout cas, de laisser les images à ceux qui en font des outils de propagande et d’aliénation alors qu’elles peuvent être un instrument d’évolution et d’émancipation. Elaborer un outil permettant d’investir le champ social pour faire de « l’artivisme »-pour employer un mot à la mode- me paraît être une piste à explorer. Je ne vais quand même pas rester les bras croisés à me regarder le nombril dans l’espace feutré d’une galerie d’art alors que la situation se dégrade de jour en jour. A vous entendre, on dirait qu’il y a urgence… - De l’avis de tous les spécialistes, c’est la première fois que certains de nos choix de société ont des conséquences aussi déterminantes sur notre environnement et la survie de notre propre espèce. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Que l’on songe simplement aux recherches génétiques et aux questions qu’elles soulèvent. Quand l’eugénisme et le clonage pointent leur nez, il me semble en effet nécessaire de mettre en évidence l’importance de la diversité et du partage. A ce jour, je garde encore l’espoir d’y arriver en mélangeant des pots de peinture… Vous avez quelque chose à ajouter ? - Sûrement, mais je ne me rappelle plus quoi… Convocation Monsieur Lambda a le plaisir de vous convier à un petit rituel d’auratisation entre amis. Cette communion en l’Art se prenant un peu trop souvent lui-même pour objet se déroulera en présence de Yann Dumoget©, démarcheur professionnel. A cette occasion, vous aurez la possibilité, aujourd’hui rare, de collaborer au processus de cristallisation d’une esthétique vaporeuse en toile peinte, répertoire de formes jugé du plus bel effet décoratif dans la doxa. Sous vos regards pluriels et non moins ébahis, cette pièce dûment activée par vos gribouillages au feutre noir se transformera en artéfact à fonctionnement symbolique. Ce spécimen de choix tiendra sa nature sociologique de sa maman, tempérée néanmoins par une froideur conceptuelle héritée de son papa. Avec les autres invités, vous discuterez longuement de ses caractéristiques, feutre à la main, et vivrez sans vous en rendre compte une expérience de la relation sociale, réussissant le tour de force eucharistique d’être à la fois Art (avec un grand A) et objet d’art. Le champ de la toile devenant du même coup lieu de rencontre bien réel, espace social et utopie de la communication ascendant hétérotopie. N’en croyant pas vos yeux, vous partagerez vos impressions avec vos voisins et vos subjectivités dûment émoustillées vous amèneront, par un tour de passe-passe dialectique, à vous poser la question brûlante de l’identité individuelle et collective. Ça tombera bien, car ce sera un thème à la mode en ces très riches heures de mondialisation néo-libérale et de charcutage génétique pas très éthique. Comme Yann Dumoget©, le médiateur culturel-poëte, vous vous engagerez fréquemment pour n’importe qu’elle causerie et serez ravi de sortir de votre distraction habituelle d’individualiste de masse, dans une société du spectacle au stade intégrée – et pas que de football- pour vous concentrer quelques instants sur une peinture. Mais le temps de la convivialité ou, plus justement, votre « Présent Vivant » commençant à diachroner sérieusement et votre tête à tourner plus qu’un peu. Vous retournerez dans votre habitat de proximité, non sans avoir libérer la différance infinie de votre présence en finissant de disséminer votre part de gribouillis, traces et autres empreintes - signes, émouvants s’il en est, d’une déconstruction avancée- Ne restera plus pour Yann Dumoget©, V.R.P multicarte, de faire une dernière pirouette transactionnelle en faisant passer quelques euros dans sa poche en un flux* des plus cool. Et il confiera solennellement à son hôte (encore en train d’intégrer l’expérience et de métaphoriser son affect tranquillement de la main droite dans un coin sombre) les archives de l’événement, à savoir photos, vidéos, récits et autres production$ multimédia aisément monnayable. Ayant cloué sa parure d’un soir sur les murs du monde, celui-ci pourra enfin s’en aller, en sifflotant ses comptines préférées de MC Benjamin, DJ Debord, Doc Foucault, Danto, Lévinas, Baumgarten, Dickie, Wittgenstein et les autres. En taillant la route pavée de bonnes intentions, il n’oubliera pas de remercier les pastilles Yves Michaud, un remède miracle qui permet de garder les idées claires en toutes circonstances… Pr. Dr Helmut Mutt, janvier 2004. *Flux : n.m. Mouvement de la mer vers le rivage : le flux et reflux. Grande abondance : flux de paroles. Ecoulement.