Emmanuel Guerard, artiste-peintre
A l’origine: recherche de sensations fortes
C’est en 1989 que tout a commencé, j’avais 12 ans. J’étais alors solitaire et silencieux, bien trop silencieux… Je ne parvenais pas à m’exprimer ni à l’oral ni à l’écrit. Mais rien ne pouvait m’échapper : j’observais.
J’étais attiré par le rythme et l’ambiance bruyante de la rue. A la recherche de mes limites, je cherchais à me créer une identité. La rue m’appartenait, le métro aussi au travers du graffiti inscrit sur tous les supports possibles. Je marquais mon territoire. Ma quête de l’esthétisme n’est apparue que bien après.
A cette époque, le tag me permettait de m’extérioriser et de décharger ce trop plein pulsionnel. Plus qu’un mode d’expression, il agissait comme purgatif puissant et cathartique.
La prise de risque, l’imprévu étaient stimulants et me poussaient à m’appliquer. J’ai appris aussi à me dépasser jusqu’à rechercher la démesure avec le “fat cap”. Mon objectif était de prendre ma place. Rien ne m’arrêtait, je me sentais invulnérable. Le souffle du jet de la bombe me propulsait. Le fait d’avoir une bombe dans la main me procurait de telles sensations que je pouvais passer des heures entières à repeindre des murs avec une seule et unique couleur. J’étais comme fasciné.
Le graff se rapproche du dessin, quelques bases solides sont nécessaires pour y accéder. Mais le tag était plus important pour moi que le graff, c’était une autre démarche.
Taguer allait bientôt devenir une obsession que j’ai cherché à canaliser en intégrant une école d’arts. J’ai découvert le dessin de nu et me suis consacré à cette discipline, éprouvant une attirance pour les formes rondes et féminines. Mais les tags prenaient toujours autant de place dans mon esprit. De nouveau, rien ne m’intéressait hormis taguer comme seule activité. Je pouvais m’inventer un monde où je devenais surdimmensionné. Survolté, mon énergie était incontrôlable. Qu’importe le style des tags, je ne recherchais pas l’esthétisme. J’avais pour conception que la productivité vient avant le style.
Le graffiti était une forme de liberté pour obtenir une montée d’adrénaline. Cette aventure m’apportait du rêve jusqu’à atteindre une forme de transcendance. Ainsi, je m’appropriais les lieux et mon esprit pouvait voyager à travers la ville. Je prenais plaisir à me confronter à la matière, à la surface pour communiquer cette vivacité débordante.
Mais le tag n’est qu’un moyen, une réduction : il ne peut tout montrer. Il représente nécessairement un choix exprimé, la traduction d’une idée, d’un état ou d’une sensation.
Ma philosophie était le tag mais son aboutissement est devenu la peinture. Après l’art de la rue, j’affectionne désormais l’art abstrait. Mes maîtres sont aujourd’hui Mirò, Kandinsky, Pollock ou encore Dubuffet.
DU TAG A LA PEINTURE ABSTRAITE
Mes premières toiles étaient plutôt naïves, encore inspirées du graffiti. Il m’a fallu plusieurs années de recherche et de pratique pour pouvoir peindre. Toute une réflexion artistique s’est mise en place en moi. J’ai également dû attendre, progresser, gagner en assurance avant de m’autoriser à montrer ma peinture.
Dans mes toiles, les couleurs ont une signification, elles sont codées. J’associe selon les couleurs, l’une en appelle l’autre. Je n’aime pas le figé mais au contraire ce qui stimule l’esprit et l’imagination. Surgit alors du mouvement : une énergie que je canalise et qui éclate sur la toile. L’épaisseur et les superpositions sont les marques de fabrique de mes créations.
Jeu de couleurs, de contrastes et de lumière, je peins mon émotion. Ma toile est un reflet de mon monde intérieur, de l’inexprimable, de l’absolu. Je respecte des codes, des lois acquis durant ma formation en école d’arts et tout particulièrement en cours de nu.
L’espace, les dimensions, les outils sont pris en considération.
Peindre peut demander plusieurs mois de travail, de retouches et beaucoup de patience. Une véritable préparation est également nécessaire avant de se consacrer à la toile. Bien que je n’ai aucune idée préconçue de ce que je vais produire, cette étape initiale exige une mise en condition : de la concentration et l’accès à un certain état d’esprit pour se détacher de son émotion.
Lorsque je peins, je me fonds totalement dans la toile. Mon esprit déborde de peinture. A cet instant, ce que je veux exprimer avec la peinture devient prioritaire. Rien ne peut alors me sortir de la création sauf l’épuisement physique.
Une toile n’a pas de limites, elle peut continuellement être retravaillée, retouchée, corrigée. Quelquechose peut toujours être à ajouter. Bien souvent, je ne cesse de peindre que lorsque pourrait apparaître du figuratif.
Je veux m’éloigner, me détacher le plus possible du réel, du temps présent ainsi que des clichés, des symboles préconçus.
La cohérence ne m’intéresse pas. J’aime remettre en cause toute réalité, toute évidence.
Face à la toile finie, je retrouve l’état ressenti au moment de sa réalisation. Défilent alors tout ce que j’y ai fait, tout ce que j’y ai mis ainsi que ses défauts. L’émotion est libérée mais je ne suis jamais satisfait et donc toujours en quête d’un idéal de perfection.
Ce que je peins est une recherche, un travail sur le chaos, sur la confusion des pensées, des émotions qui m’envahissent avant la création.
Dans ce bouleversement de sensations, je respecte cependant les couleurs, les dimensions, l’espace et l’esthétisme.
Aujourd’hui, j’ai envie de structurer ce travail : ma peinture se veut de plus en plus précise, méticuleuse tout en conservant un esprit libre et donc toujours dans l’abstraction. Car l’abstrait véhicule du magique.
e.guerard@hotmail.fr
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