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INTERVIEW
Tania Mouraud
Tania Mouraud

Artiste conceptuelle et «contextuelle», Tania Mouraud pratique un art basé sur la perception et les signes visuels. Pionnière de l’art qui s’affiche, elle a été la première à élaborer une installation urbaine en rhizome (City Performance, 1978). De la même génération que Kosuth et Dan Graham, elle a gardé de ses voyages aux États-Unis un goût pour l’avant-garde. Son exposition,«Or donc», permet d’explorer les différentes facettes de son univers.


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Tania-Mouraud-<i>How-Can-You-Sleep-<-i>-2005-Installation-permanente-Frac-Lorraine-Metz-©-Tania-Mouraud-courtesy-Frac-Lorraine-Metz

Tania-Mouraud-2006-Vue-de-l-exposition-Or-donc-©-Quentin-Douaire-courtesy-galerie-Dominique-Fiat

Tania-Mouraud-<i>Le-Silence-des-heros<-i>-1995-1996-Vue-de-l-installation-au-Quartier-Quimper-Bois-et-tissu-18-m-©-Tania-Mouraud

Tania-Mouraud-<i>Millefeuille(s)<-i>-1996-Vue-de-l-installation-au-Quartier-Quimper-1000-noms-de-bateaux-photocopies-sur-papier-recycle-©-Tania-Mouraud

Tania-Mouraud-<i>Les-Bronzes<-i>-2001-Vue-de-l-exposition-au-Parvis-Toulouse-©-Tania-Mouraud

Tania-Mouraud-<i>City-Performance<-i>-1978-Paris-54-affiches-serigraphiees-300-x-400-cm-©-Tania-Mouraud

Tania-Mouraud-<i>City-Performance<-i>-1996-54-affiches-serigraphiees-300-x-400-cm-©-Tania-Mouraud-courtesy-collection-Frac-Lorraine-Metz

  
Par Pierre-Évariste Douaire

Votre exposition à la galerie Dominique Fiat s’intitule "Or donc" (17 janv.-28 fév. 2006), pourquoi ?
"Or donc" est un titre évident et agressif. Il est percutant et sonore car il s’avère très difficile à prononcer. Mais dans un second temps, il évoque le silence qu’il y a derrière les pièces exposées. Après, libre à chacun de faire son cheminement personnel.

Malgré les modestes dimensions du lieu vous avez quand même réalisé un wal-painting.
Le texte contenu dans la peinture murale est "Now is the time to stand up and speak up" (NOWISTHETIMETOSTANDUPANDSPEAKUP). Les lettres sont all over, noires sur fond blanc.

Il y a également deux vidéos, vous pouvez nous en parler ?
La projection de la première vidéo, sur le mur parallèle à la façade vitrée de la galerie, est à dominante rouge et or. Elle représente les ors de la République d’où le titre "Or donc". Elle est très rapide, très saccadée, beaucoup de mouvement la traverse. Alors que le mur peint retranscrit un mot d’ordre personnel, alors qu’il s’adresse à l’individu, la vidéo, elle, traite du pouvoir. Je travaille depuis longtemps sur les signes, et il est frappant de constater que les ors de la République sont exactement les mêmes que ceux de la Monarchie.
Cette ressemblance m’interroge.

La deuxième vidéo est plus calme.
La deuxième vidéo est moins syncopée, elle invite plus à la méditation. Le titre, Prime Time, permet d’évoquer de façon allusive la télévision. Le paysage est calme. Par ses tons rouges, elle évoque la planète Mars, mais c’est dans le désert du Negev qu’elle a été tournée. Ce paysage, où il ne se passe rien, est l’exacte contraire du prime time télévisuel. Il prend à revers toutes les stratégies cathodiques et permet aussi de donner à voir une autre facette d’Israël. Il se démarque du robinet médiatique qui mélange tout.

Pour la quatrième œuvre vous avez investi le bureau de la galerie.
L’espace n’est pas très grand chez Dominique Fiat, alors nous avons travaillé sur tous les coins et recoins de la galerie. Le bureau a été transformé en installation, il représente le quatrième travail. La célèbre phrase de Martin Luther King, "I have a dream", y est déclinée en plusieurs diasecs noir et blanc. Traduite dans plusieurs langues, elle est disposée en épis sur le mur. Beaucoup de langues sont représentées: le chinois, le grec, le singalais, l’hébreux, le coréen... Il y a une majorité de langues indiennes qui n’évoquent pas grand chose pour nous, mais chacune d’entre elles est parlée par au moins deux cent millions de locuteurs, c’est assez impressionnant. Je jongle sur vingt-cinq langues pour l’instant, mais je continue à travailler sur des déclinaisons. J’ai encore de la marge car il en existe six mille dans le monde.

Vous aviez déjà présenté ce travail en 2004 à La Courneuve.
Oui, mais au lieu d’être sur des diasecs, de dimensions modestes, les phrases s’étalaient sur des panneaux 4 x 3 m, et n’avaient été traduites qu’en sept langues.

Vos travaux nécessitent toujours de la patience, du temps pour être compris. Il faut de l’obstination pour déchiffrer vos typographies allongées et stylisées.
Je vous répondrai comme Agnès Martin, dont j’admire le travail. Elle disait qu’elle peignait pour les personnes capables de s’asseoir sur un banc et prêtes à contempler un coucher de soleil. Je ne peux pas mieux dire, car l’art doit se mériter. Selon moi, l’art c’est prendre du temps. Il faut pouvoir rester devant les œuvres, être capable de changer de monde, de traverser les univers proposés. L’art se distingue de la communication et de la publicité, il est à l’exact opposé de Disneyland. Il faut convier le spectateur à prendre le temps de vivre une expérience nouvelle. S’il est pressé, tant pis. Quand des phrases, comme celle de Martin Luther King, sont traduites dans plusieurs langues, il y persistera toujours une difficulté de compréhension.

Il faut du temps pour vous lire sur les murs, mais d’un coup d’œil on reconnaît votre travail, c’est assez paradoxal.
C’est sans doute dû à ma longue carrière. Au bout d’un moment les artistes investissent des champs de compétence, ils inventent des signes qui leur sont propres. Pour ma part, je cherche à créer des ambiances personnelles. Ce qui est vrai pour ma peinture murale l’est tout autant pour mes vidéos. Prime Time n’est pas sans rappeler mes Chambres de méditation des années 1970. Je ne cesse d’interroger, avec d’autres médiums, des problématiques artistiques qui m’intéressent.

Peut-on vous définir comme une artiste utilisant des signes dans l’espace urbain ?
Vous savez, j’ai beaucoup exposé dans les institutions et les galeries, ce qui est intéressant c’est de pouvoir jouer à la fois sur l’intérieur et sur l’extérieur. C’est très important de proposer des passages. En 1993, j’ai travaillé sur des baies vitrées à Firminy. Avant de parler d’espace urbain, il faut préciser que je me sers avant tout du lieu où j’expose. Je travaille sur les spécificités de l’endroit, et j’en propose une lecture particulière. Ce que j’aime dans la galerie Dominique Fiat, c’est qu’elle est visible de la rue. Ce qui la caractérise et la rend intéressante, c’est qu’elle possède une grande baie vitrée. L’exposition peut être embrassée depuis le trottoir par les piétons. Cette vision fugitive reste cependant insuffisante pour rendre compte de la totalité de l’expérience artistique. Pour l’appréhender totalement, il faut pousser la porte, c’est seulement en entrant que l’on découvre l’environnement sonore.

Quelle place accordez-vous aux interventions urbaines dans votre travail ?
Les interventions urbaines occupent une place capitale dans mon travail. Mais pour bien les comprendre, il faut en restituer le contexte historique.

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