formation de caricaturiste. D’une certaine manière c’est le dernier des Incohérents, ce groupe de la fin du 19ème siècle qui se moquait des salons.
Bernard Marcadé. Il est issu de cette culture. Il s’inscrit dans le sillage de ses frères. Jacques Villon travaillait dans des journaux satiriques comme le
Rire, et le
Courrier français. Les peintres de cette époque nourrissaient des liens très étroits avec l’anarchisme littéraire. Juan Gris collaborait à ces publications comm
Picasso avant lui, dans son Espagne natale. Duchamp baignait dans cet univers qui disparaissait peu à peu.
Duchamp appartient à la queue de cette comète. Il est l’héritier de cet humour typiquement montmartrois où la queue d’un âne faisait office de pinceau. Il écrit d’ailleurs qu’il se sentait plus issu du monde de caricaturistes que de celui des artistes. Son ambivalence est visible car il est à cheval entre cette culture montmartroise et le rigorisme cubiste d’un Metzinger. Il oscille toujours entre le grand art et le «je m’en foutisme». Le dérisoire occupe une place très importante chez lui.
Le grand changement dans son parcours survient avec les readymades et le Grand verre? Bernard Marcadé. Il a été impressionniste, fauve, cubiste, futuriste sans le savoir avec son
Nu descendant un escalier. Il avait également l’esprit montmartrois que vous rappelez, mais à partir des readymades et du
Grand verre il change de galaxie, il passe véritablement à autre chose. Ce qui est troublant, c’est qu’il travaille conjointement sur les deux projets, en même temps.
Justement, le Nu descendant l’escalier, avant de faire un scandale public à New York, fera polémique à Paris en 1912. Bernard Marcadé. Le tableau est cubiste par sa composition, mais la mise en scène du mouvement est futuriste. Par contre le titre est dans la lignée satyrique montmartroise. Les frères Duchamp apprécient le tableau mais lui reprochent l’incongruité de son titre. Ne supportant pas la farce, le groupe de Puteaux, composé de cubistes intransigeants comme Gleizes et Metzinger, accepte d’exposer le tableau à condition que Marcel renonce à son titre. Duchamp préférera retirer son tableau plutôt que de l’estropier. Enlever le titre revient à l’amputer.
L’importance du langage se révèle dans cette anecdote. Bernard Marcadé. Ce premier exemple montre, que le titre fait basculer l’œuvre dans un nouveau domaine. Le scandale viendra toujours de là. Baptiser un urinoir
Fontaine, ne pouvait que choquer le public. Mais au-delà de la polémique, Duchamp sera toujours soucieux de produire un écart -pour lui tout «écart est une opération» — qui n’est pas ostentatoire mais qui permet de pointer les limites de l’art.
Un autre exemple éclairant pourrait être les leçons de français argotiques qu’il donne à de jeunes américaines. Bernard Marcadé. Ce jeu du langage est essentiel chez lui. Il s’amuse avec son ami Henri-Pierre Roché à apprendre des gros mots français à de jeunes américaines. Le piège consiste à ne pas les avertir des énormités qu’elles récitent. Les deux complices poussent leurs victimes innocentes à prononcer ces horreurs en public. Marcel Duchamp ne peut s’empêcher de dire des gros mots. C’est un plaisir inframince.
C’est peu de chose mais c’est essentiel. Ce rapport à la vie est permanent. Tout ce passe dans ces petits détails. Leur accumulation, grâce à la précision de la biographie, permet de dresser un portrait de l’homme mais surtout de l’œuvre. Cet usage de la scatologie est une nouvelle fois d’ordre domestique. Cet usage très prosaïque du langage lui vient sans doute de la caricature, il est rappelons-le, l’auteur du
Piano aqueux et de la raie difficile. Cette trivialité persiste dans son œuvre.
Vous avez trouvé un nom à cette trivialité: “les énergies gaspillées”. Bernard Marcadé. Les énergies gaspillées, dont parle Duchamp, englobent aussi bien la pisse, le sperme que toutes les autres humeurs. Les cheveux et les ongles que l’on perd, appartiennent aussi à cette catégorie. Tous ces éléments se retrouvent dans les œuvres. Pour l’un de ses amis, il réalise une composition avec des poils collés, pour Maria Martins il utilise son propre sperme, avec Man Ray ils filment une femme se rasant le pubis. Tous ces petits détails de la vie ordinaire, toute cette trivialité corporelle, permettent de comprendre ce qui intéressait énormément Duchamp.
Je crois que vous aimeriez continuer à écrire sur ces “énergies gaspillées”. Bernard Marcadé. A y regarder attentivement on peut dégager un principe à toutes ces occupations. Marcel Duchamp entretient une relation étroite avec ses propres incontinences, c’est à dire avec tout ce que l’on laisse fuir. Cette biographie s’attache à relever tout ce que l’artiste à laissé échapper. Ces petites énergies gaspillées, ces détails inframinces, dessinent une personnalité méconnue. Il n’est pas le grand dédaigneux indifférent au monde, mais reste un spectateur attentif aux moindres détails de son environnement. L’aspect novateur de son œuvre est sans doute là ! Son attention n’est pas descriptive. Il s’intéresse à tout ce qui est laissé pour compte, car dans le moindre détail du monde se révèle sa globalité. Son art est celui du recyclage, comme les boites en valise l’attestent.
Ce qui intéressant quand on vous lit, c’est que l’on s’aperçoit qu’une œuvre à toujours un précédent dans la vie domestique de Duchamp. Vous venez d’évoquer les boites à valises, elles sont postérieurs à une peinture miniature du Nu descendant l’escalier qu’il réalise pour une maison de poupée. Bernard Marcadé. Vous avez raison de pointer les œuvres comme vous le faites, on s’aperçoit ainsi qu’elles ne tombent pas du ciel.
Dans le même ordre d’idée, vous rappelez qu’il se fait arrêter avec Picabia. Les gendarmes les confondent avec