fini ? Tu atteins une limite dans la saturation ?
Arrive un moment où ça sert plus à rien d’en rajouter. Comme la tache, le dessin a sa nécessité. Mais ça n’exclut pas que je peux les retravailler au bout d’un certain temps, revenir dessus. Je mets en route un mécanisme qui prolifère et ensuite il y a ce phénomène de sélection naturelle, des choses survivent, d’autres meurent et d’autres renaissent au bout de trois ans. Chaque dessin demande un temps de décantation, il s’agit de secouer
les racines pour faire tomber la terre. C’est un processus de sédimentation : des choses enfouies qui remontent, réapparaissent dans mon travail bien plus tard.
Dans tes dessins comme dans la fabrication des Bêtes tu pars d’un élément existant, une forme naturelle que tu vas compléter. Pour les
Dessins génération spontanée je partais d’une forme aléatoire, il s’agissait à la fois de faire sortir l’intérieur et de faire sortir la forme à partir de la tache, qui est une forme sans ressemblance, suffisamment pas définie pour qu’on y projette ce qu’on veut. Cette tache j’ai envie de la définir, j’en fais quelque chose d’animé, parce que le côté seulement formel, une forme sans vie, ça m’ennuie. C’est la nécessité de la tache, sa propre nécessité d’apparaître.Le point de départ de beaucoup de mes dessins ça peut être aussi ces fantômes, ces formes qui apparaissent par transparence ou par transfert de l’autre côté de la feuille, c’est une image inversée que je ne décide pas, elle s’impose. Avec le format du carnet il y a une multiplication des fantômes, c’est pour ça que je ne veux pas les séparer. Je conserve aussi ces traces de doigt, d’effleurement, le fourmillement des empreintes, qui pourraient passer pour de la maladresse, mais ça finit par former quelque chose de très sensuel et ça fait partie de ma relation avec le dessin.
À ce stade du dessin tu décides de le retravailler : ça s’apparente à un regret, comme on parle de repentir à propos de ces dessins en partie effacés et repris, ou de réserve pour ces zones laissées vierges. Le repentir, la réserve, l’effacement, c’est aussi des choses que tu assumes ? Le repentir je m’y reconnais plastiquement, c’est le lieu d’émergence des fantômes et humainement, il y a aussi le côté religieux, la honte et la mauvaise conscience.
Il y a des instruments, des manières de faire qui ressortent d’un registre artistique et en même temps des techniques inattendues (le bic, les feutres), et ce mélange ça fait pas du tout cuisine parce qu’il n’y a pas d’effet séduisant et que ce n’est pas répétitif : par exemple le crayola rose, qui est un crayon à la cire, ça fait de la peau nacrée mais tu n’en mets pas partout. J’utilise la pierre noire, le fusain et le crayon conté, les pastels secs et gras, l’encre de chine ou sépia (à la plume ou en lavis), les crayons de couleur aquarellable et le crayon bleu d’un côté rouge de l’autre, le crayon de couturière, celui avec un petit pinceau au bout, des encres grenadines couleur sang, le feutre, les crayons de couleur, les crayola qui tachent pas et plusieurs sortes de gommes mie de pain et de la gomme normale. En fait tout ce que j’ai sous la main.
Et le bic 4 couleurs et le stabilo boss fluo qu’on appelle sauvagement surligneur qui sont des trucs d’étudiant. Dans la trousse à l’école il y avait aussi l’effaceur qui accompagnait le stylo plume, on n’avait pas le droit aux ratures mais si tu savais t’en servir tu pouvais arriver à des pâtés satisfaisants. Est-ce que l’univers de, par exemple, les crayons de couleur pour toi c’est quelque chose d’enfantin, est-ce que tu les utilises consciemment pour ça ? Le stabilo boss évidemment ça me rappelle mes années à Science-po passées à souligner, mais cette dimension cachée de l’instrument, sa mémoire intérieure, ce n’est pas tellement intentionnel, en tout cas pas conscient, même s’il y a ce côté fétichiste qui est dû à l’objet que je tiens dans la main. Les crayons, les feutres, ce sont des outils ludiques d’univers différents mais c’est surtout l’effet plastique que je veux obtenir, comme ces feutres très usés presque secs que je fais vieillir. Parce que les choses neuves ça ne vaut pas les vieux bouts de crayon récupérés, bien plus efficaces et agréables à utiliser. Je récupère tout ce que j’aurais voulu avoir, tout ce que j’ai utilisé depuis l’enfance, ça enrichit les couleurs. J’ai gardé ma trousse et je l’ai enrichie, je ne suis pas passée aux outils nobles en abandonnant ceux d’avant. Pour moi il n’y a pas de hiérarchie, je ne sépare pas le feutre et la pierre noire.
Les outils tu les adoptes, ils se font une place à côté de toi : comme pour les gens il n’y a de l’affection que pour les choses qui servent et que tu as usées. Et cette manie de collectionner les bouts de crayon, ça ressemble à ces nids faits de n’importe quoi : branches, brindilles et aussi bouts de plastique, comme ces sculptures par quoi tu as commencé. C’est le sens artistique des animaux, du bricolage, mais toujours réussi. Tes sculptures sont très proches de tes dessins, par la taille, le procédé : partir d’une forme et inventer la suite. Certaines techniques à contre-emploi marquent ton intérêt pour le matériau : réaliser un moulage pour en faire un tirage unique en bronze c’est contre-productif mais c’est beau. Il y a aussi l’effet « trompe-l’œil » : la dentelle du verre (mais c’est de la colle) et le fossile qu’on dirait en pierre, et qui est fait avec du mastic de vitrier. Dans les « bronzes » ce qui m’intéressait c’est le côté précieux alors qu’à l’origine c’est du plastique. Les
Sculptures d’accidents minuscules, qu’il faut comprendre aussi comme accidents minuscules des sculptures, sont faites avec des matériaux non raffinés, des choses d’atelier, des objets qui n’auraient jamais dû être ensemble, quelque chose d’organique avec une matière différente, comme du bois flotté avec des