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INTERVIEW
Jérôme Zonder



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Jerome-Zonder-<i>Sujet-2-experience-1<-i>-2004-Stylo-a-bille-et-feutre-sur-papier-175-x-145-cm-Courtesy-galerie-(Eva-Hober

Jerome-Zonder-<i>Unites-<-i>-2004-Stylo-a-bille-feutre-et-solvant-sur-papier-110-x-145-cm-Courtesy-galerie-(Eva-Hober

  
graphique en plus, une dimension supplémentaire de mon travail.

Un aspect intéressant de ton travail est que tu y introduis une dimension sonore. Il y a dans tes dessins une grande place pour les onomatopées, les bruits de toutes sortes. On dirait que tu veux faire du bruit alors que la peinture ou le dessin sont plutôt considérés comme des pratiques silencieuses.
Le son a une nature physique qui m’intéresse, je veux rendre compte de comment il transforme l’espace. Céline
’a beaucoup marqué concernant cela, les effets obtenus par le travail sur le son, les assonances, qui permettent d’obtenir un effet bien précis. Chez Céline comme chez Beckett, le rapport entre le son et le récit est très composé, très calculé. Il y a en plus du récit, la recherche d’une articulation spatiale, d’un rythme qui est impressionnant. Il faut réussir à frotter ensemble ces deux aspects de l’expression. Physiquement, c’est très fort, cela me fait beaucoup d’effet.

Cette confrontation de l’articulé (parties écrites) et l’inarticulé (onomatopées) est-elle une manière de signifier l’échec d’une tentative de sens ou du langage lui-même et de l’illusion de maîtrise qu’il véhicule ?
Il y a effectivement de cela, dans la mesure où nous sommes travaillés par les récits qu’on a dans la tête. Ce que je représente est de toute façon beaucoup plus pauvre que ce que je voudrais prendre en compte. Il y a à la fois la façon qu’on a de se raconter et d’être contaminé par tout ce qui nous raconte en plus, qui parasite nos récits et les met à mal. La fonction de narration est pour moi la même chose que le fait de gérer sa constitution, sa représentation physique. Nous nous constituons en tant que sujet par la narration, et un langage qui bégaye, qui se casse la figure, c’est le sujet qui est contaminé, qui ne sait plus à quel récit se raccrocher. Il devient l’objet d’informations qu’il ingère constamment et qu’il a du mal à structurer.

Est-ce une façon de signifier l’impossibilité d’avoir une vue d’ensemble cohérente du monde, une absence de maîtrise sur le monde et sur soi ?
Je cherche à susciter une relation réelle, vécue physiquement et de manière précise, avec tout ce que cela a de vertigineux. Ce qui m’intéresse est cette réalité d’un corps ouvert, en permanence traversé par des flux de nature diverse, contraire à la démarche qui consiste à placer un objet dans un espace neutre comme le fait l’Académie et qui est une vue de l’esprit.
Considérer le corps comme fermé, chosifiable, est une pure abstraction, un aspect que l’on trouve d’ailleurs dans les esthétiques prônées par le totalitarisme.

Le dessin Sujet 2, expérience 1 est un curieux autoportrait où tu te représentes avec des prises devant les yeux, la tête vissée sur un corps démembré et incohérent. S’agissait-il de décrire un sujet aliéné, cette absence de maîtrise, justement ?
J’ai essayé par ce dessin de penser une anticipation des transformations possibles du corps, tout en restant suspendu dans l’indécidable, les possibles. On ne sait pas quelle forme va prendre la structure du vivant à l’avenir, quelle va être son évolution. Nous sommes constitués d’un ensemble de vitesses qui travaillent à des échelles différentes et qui font la réalité de l’individu, la condition de son existence mais aussi sa fragilité. Que l’individu prenne forme, au sens où il tient debout est en fait incroyable. En dessinant ce corps en vrac, j’ai aussi voulu mettre en scène l’idée de mutation de l’espèce avec tout ce que cela comporte d’inquiétant. On ne sait rien sur les devenirs possibles de notre constitution physique qui est complètement transitoire.

Le sujet semble en fait toujours sur le point d’être happé, désagrégé par une puissance qui lui est extérieure. Y a-t-il du fatalisme dans ta vision du monde ?
Les camps de concentration ou encore Hiroshima ont accompli le suicide de l’espèce à toutes les échelles, de l’individu à la masse. Mais ce qui a été également massacré, c’est l’espace de représentation qui a été complètement explosé, réduit à l’atome. La mémoire de ces événements est constamment présente dans le travail que je fais. En me réappropriant mon image, en la produisant moi-même, j’ai essayé de me penser à travers les espaces de représentation qui nous sont imposés aujourd’hui. Il s’agissait de recréer petit à petit un monde symbolique qui tienne compte de cette histoire globale, puis de mon histoire individuelle, de la façon dont je suis traversé par tout cela.
Des massacres comme ceux qui sont perpétrés au Burundi ou à Sarajevo révèlent une tension croissante entre la masse et l’individu. Ce qui est très paradoxal dans l’espèce humaine, c’est qu’elle se dépasse dans la négation de la masse par quelques individus qui la mettent en péril. Il y a une espèce de suicide de la collectivité, de la société par une, deux ou trois personnes. La notion d’individu est à la fois l’invention la plus performante de l’espèce, celle qui nous fait avancer et c’est en même temps ce qui la mène à sa

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