personnes qui passe dans la rue au moment où je la fais. Mais quel impact va-t-elle avoir ? Ceux qui sont venus me parler ont vu mes actions avec le sourire, comme une plaisanterie, ou sont restés dans l’état d’incompréhension, n’ont pas pu faire l’expérience de la distance. Ce qui m’intéresse, c’est que le travail puisse se prolonger dans d’autres contextes, sous une autre forme. C’est là que la photographie est importante. Elle permet un travail de prolongation tout en gardant une forme évolu
ive, en grand format dans les lieux traditionnels de l’art contemporain, mais aussi sous la forme de publications ou d’affiches lorsqu’il s’agit de renvoyer ce travail à la rue.
Et puis j’aime que ces images bougent et voyagent, qu’elles circulent et aient leur vie propre. C’est important pour moi que ces photos soient achetées par des gens et que ça ne se réduise pas à quelque chose de fait rapidement et consommé tout aussi rapidement. Quand je les ai montrées la première fois, certaines personnes ne comprenaient pas pourquoi elles avaient cette taille et cette qualité plastique. On a ce schéma prédéterminé de l’action pirate, avec tout ce que ça comporte formellement, alors que ce que je fais n’est absolument pas de l’action pirate. Faire une action dans l’espace public de la ville est devenu souvent très formel et esthétisant: c’est l’esthétique de l’action publique, sauvage, mal faite, rapide, avec une mauvaise photographie... Je fais le contraire. Je m’entoure de bons techniciens, du photographe à l’encadreur, en passant par le laboratoire. Je fais ces photographies comme des objets au même titre que des sculptures. Ce sont des monuments, même s’ils sont dérisoires.
N’as-tu pas peur que l’on ne s’arrête justement qu’au stade du monument bien réalisé ? Que le côté " joli " que tu dénonces dans ton travail se retourne contre toi quand tu présentes ces photos prises avec soin? Quel est notre pouvoir ? Je suis définitivement un artiste et je ne pourrais pas faire autre chose. C’est ce que disent les
Needs. Mon pouvoir est limité et je ne peux pas faire grand chose d’autre que ce que je fais. Si on veut vraiment faire quelque chose il faut s’engager politiquement, et ce n’est pas le même travail. Notre métier c’est de donner à penser, d’amener des choses qui vont questionner. On ne peut pas faire plus. Si je travaille avec un photographe en évitant ce coté " mal fait ", c’est que je veux m’assurer que ce que l’on verra est bien ce que j’ai décidé. C’est aussi une façon d’écarter les défauts techniques qui pourraient nuire à la lecture de la photographie, à ce qui se passe dedans. À nouveau, il n’est pas question de montrer les conditions de prise de vue de ces actions, ni le moment dans lequel elles ont été prises, mais bien de faire passer un certain nombre d’idées. Que ces photos mettent une distance avec les moments des actions ne me dérange absolument pas car les images voyagent d’autant mieux de cette manière. Les gens qui les ont achetées, par exemple, ne l’ont pas fait pour leurs qualités photographiques. Ils se trouvent davantage intéressés par ce qui s’y passe que par la photo elle-même. Mais cette lisibilité est donnée par la qualité photographique.
À travers ces actions as-tu l’ambition d’interpeller le spectateur, de sauver le monde en quelque sorte? Je me méfie de la sincérité et des bons sentiments en art. Je ne pense pas que l’on fasse évoluer les choses avec de telles idées. Je ne suis pas ce personnage qui aime les fleurs. Je n’en ai pas chez moi et quand j’en ai, je ne m’en occupe pas particulièrement. Je ne suis pas spécialement un amoureux de la nature. Pour moi, ce sont des matériaux c’est-à-dire que, quand j’utilise des géraniums pour
Panorama, c’est pour leur valeur ironique. Ces fleurs sont vraiment basiques. On les trouve dans les supermarchés, et sur tous les balcons, elles n’ont aucun rapport avec la nature.
On a vu que tu ne réalisais pas les Needs au hasard, ils sont pour toi le fruit d’un questionnement sur les besoins et les failles d’un système urbain donné. Penses-tu que la notion d’œuvre d’art arrive à s’immiscer dans ces travaux politiques? Ces actions ont quelque chose d’absolument dérisoire: elles ne vont réellement rien changer.
Panorama pourrait s’inscrire dans cette catégorie. Au départ je voulais faire venir Miss Côte d’Opale ou Miss Côte d’Armor pour le vernissage, qu’elle se balade avec sa banderole. L’idée étant qu’elle était porteur d’un nom évoquant un paysage, une vie, une géographie, une culture, mais que cela ne veut plus rien dire parce qu’elle est probablement originaire d’un autre endroit et qu’elle ne connaît pas forcément sa région. Il existe un décalage entre les Miss et ce qu’elles sont censées représenter: une région, un certain paysage, une réalité culturelle, agricole et industrielle. Le rapport qu’on a avec le paysage aujourd’hui est extrêmement romantique et nostalgique. Ne perdons pas de vue que le paysage c’est l’agriculture, les champs, l’industrie, la vie de tous les jours... Ce qui est romantique, c’est notre regard sur ce paysage forgé par une culture et des mythes ancrés dans les XVIIIe et XIXe siècles. La forêt amazonienne existe depuis 40.000 ans et n’a rien de vierge. Elle est habitée par l’homme qui y a amené des plantes, en a déplacées et supprimées. Tout ça n’a rien à voir avec cette idée mythique que l’on a de la nature en tant qu’occidentaux. Cette idée de paysage de nature, c’est le dernier chic bourgeois. Allons parler avec les agriculteurs, demandons leur pourquoi ils produisent autant de céréales, car c’est eux qui font le paysage aujourd’hui.
Avec Panorama on pourrait penser que tu cherches à défigurer le paysage. En même temps, les lettres jaunes de Panorama et les géraniums s’accordent plutôt bien avec le lierre montant du mur du musée Zadkine. Éloge du kitsch ou critique de la pollution visuelle des