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INTERVIEW
Bernard Marcadé. Marcel Duchamp, La vie à crédit



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Marcel-Duchamp-<i>Deux-nus<-i>-1910-Huile-sur-toile-73-x-92-cm-Courtesy-Centre-Georges-Pompidou-Paris-Documentation-des-Collections-du-Mnam-(diffusion-RMN)-Copyright-Succession-Marcel-Duchamp-Adagp-Paris

Marcel-Duchamp-<i>Air-de-Paris<-i>-1964-Verre-et-bois-14-5-x-8-5-x-8-5-cm-Replique-realisee-sous-la-direction-de-Marcel-Duchamp-par-la-Galerie-Schwarz-a-Milan-en-1964-Original-cree-a-Paris-en-decembre-1919-Quatrieme-version-du-ready-made-Courtesy-Centre-Georges-Pompidou-Paris-Copyright-Succession-Marcel-Duchamp-Adagp-Paris-2007-Collection-Centre-Pompidou-Musee-national-d-art-moderne-Paris

  
début de la création, la sculpture était un substitut à l’absence des deux amants. La correspondance est joyeuse à ce moment, mais quand Duchamp réalise que l’idylle est vouée à l’échec - elle ne veut pas quitter son mari- la sculpture va devenir terrible! Elle portera le deuil de leur union. A partir de ce moment, il ne s’agit plus d’une pièce faite en commun. Étant donnés se transforme en quelque chose d’indéterminé, pris entre le viol et le meurtre, c’est très inquiétant.

Étant donnés se réfère explicitement à l’Origine du monde de Courbet. Vous expliquez comment Duchamp prend connaissance de cette œuvre, célèbre mais invisible.
Bernard Marcadé. Lacan était propriétaire du tableau. C’est par l’intermédiaire de Lebel que Duchamp le rencontre. Jusqu’à présent on se contentait de dire qu’il l’avait sans doute vu, mais grâce à l’agenda de Teeny, sa dernière épouse, nous savons aujourd’hui à quelle date s’est déroulée la rencontre. Le psychanalyste recevait dans sa propriété tous les dimanches midi. C’est ainsi que Duchamp prend connaissance de l’Origine du monde. A partir de ce moment, Étant donnés prend une autre dimension. C’est sans doute le deuxième tournant de la sculpture, car Marcel Duchamp va coucher horizontalement le mannequin. Ce basculement arrive à cette période. Je m’avance peut-être un peu trop, il faudrait faire une analyse plus poussée, mais c’est sans doute ce qui est arrivé.

Il est à noter que la seule relation passionnelle de Marcel Duchamp, est celle qu’il entretient avec Maria Martins.
Bernard Marcadé. Mis à part la parenthèse Gabrielle Buffet, platonique et troubadouresque, le régime amoureux de Duchamp est assez libertin. Même dans ses relations longues il revendique son statut de célibataire. Il ne veut pas former de couple, ni s’établir. Il exige presque que ses compagnes le trompent. C’est un principe de vie qu’il appliquait. Henri-Pierre Roché parle de “communisme sentimental” à propos de Duchamp. L’idée sous jacente pour lui est que l’on ne possède pas une femme.

Ne pas posséder résume bien l’état d’esprit de Duchamp.
De la même manière qu’il ne veut pas posséder de femmes, il ne veut pas posséder d’argent. Il ne veut pas être propriétaire. Il écrit à la fin de sa vie qu’il “veut vivre en locataire”. C’est assez révolutionnaire.
Les actes de tous les jours sont plus importants que les grands discours ou les grands principes. Son exigence se trouve précisément aussi et peut-être surtout dans sa vie de tous les jours. Le Duchamp révolutionnaire est à chercher de côté-là.

Quel enseignement tirez-vous de ce “communisme sentimental”?
Bernard Marcadé. J’y vois un aspect fondamentalement politique. Cet aspect est systématiquement refusé à Marcel Duchamp dans la plupart des interprétations. Il est décrit comme indifférent à tout. Indifférent à la politique en particulier. En réalité il est révolutionnaire car il a déplacé la question du politique du côté de la vie quotidienne. Il n’annonce pas des lendemains qui chantent, mais il fait la révolution ici et maintenant, dans sa vie même.

Vous dressez des parallèles entre sa vie amoureuse et sa production artistique. Vous notez qu’il décide de ne pas exposer, comme il décide de pas épouser.
Bernard Marcadé. C’est une phrase qu’il prononce. Il ne tient pas à se marier comme il ne tient pas à exposer. Cette sentence n’est pas définitive car il se mariera deux fois. La première fois pour de faux, car le mariage est arrangé par Picabia et tournera court, la seconde à la fin de sa vie. Il se compromet dans les deux cas sans se commettre. C’est sa force.

Pour vous, sa vie quotidienne éclaire sa production artistique.
Bernard Marcadé. La question du readymade se trouve précisément dans cet interstice. Comment ce qui est très quotidien va au fur et à mesure devenir une œuvre ? En contredisant totalement la mission première qu’il s’est forgé, de pointer les limites de l’art. Beaucoup de ses gestes quotidiens sont devenus des œuvres.

Il fait des œuvres “malgré lui”, néanmoins la seule chose qui soit sûre, c’est qu’il se bat pour ne pas disperser sa production.
Bernard Marcadé. Deux choses seulement nous permettent d’affirmer qu’il avait conscience de l’importance de son œuvre. La première ce sont toutes les boites qu’il fabrique, mais surtout la Boîte en valise. Deuxièmement, c’est la relation qu’il entretient avec sa collection. Il n’a jamais cherché à vivre de son art mais il a toujours conservé l’intégralité de ses travaux. Il savait que la portée de son travail perdrait en lisibilité s’il était dispersé. Les collections Arensberg et Katherine Dreier ont permis de conserver l’intégralité des pièces.

Pouvez-vous nous parlez de la genèse du premier readymade ?
Bernard Marcadé. Cette anecdote a été consignée par le peintre Munichois Max Bergmann. En 1910 les deux compères passe une nuit haute en couleurs dans les bordels de Montmartre. Le jeune Marcel, pour le remercier lui fait présent d’un objet allusif: un bilboquet. La partie de jambe en l’air se transforme en jouet phallique. La grivoiserie et la causticité du personnage transparaissent dans ce geste. Comme beaucoup d’œuvres, cet exemple montre bien que son travail plastique est un écho direct de sa vie personnelle. .

Pour vous l’indifférence de Duchamp est un écran de fumée qui cache le véritable moteur des œuvres.
Bernard Marcadé. Si vous regardez tous les readymades, les uns après les autres, vous constaterez qu’ils sont tous connotés. Ils sont loin d’être indifférents. En fin de compte, ils ont été choisis. Ces objets abolissent le bon et le mauvais goût. Il persiste néanmoins toujours un reste de mauvais goût.

Je suis content de vous l’entendre dire, car je trouve que les commentateurs de Duchamp n’insistent pas assez sur sa

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