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INTERVIEW
Armand Lestard



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des patronnes.

Le terme « Maison-Mère » évoque une forme première à partir de laquelle sont produits des éléments identiques. Pour réaliser les petites maisons rouges en résine montées sur la chaîne agricole, vous avez eu recours au moulage. Quel est le lien selon vous entre l’usine, la maison et le moule ?
Toutes ces maisons étaient faites dans le même moule. La forme impliquant le contenant. Le contenant impliquant le contenu. Les hommes revenant de l’usine en bleu de trav
il et chaussures de sécurité, cela avait pour conséquence que certains construisaient une deuxième cuisine au rez-de-chaussée pour ne pas salir l’étage.
L’usine finançait les constructions moyennant un emprunt favorable à ses employés. Ainsi elle tenait les rennes, et l’argent débité sur les salaires était assuré d’être reversé dans ses propres caisses. Ici tout est relié, tout se tient, tout est en boucle comme sur cette chaîne.

Peut-on voir une référence au travail à la chaîne dans la chaîne agricole que vous utilisez pour faire défiler les petites maisons ?
Effectivement, cette chaîne se réfère au travail à la chaîne. Elle peut être également vue comme une boucle, un mouvement perpétuel.

Votre sculpture-machine met en avant le principe mécanique qui prend visuellement une place très importante. Pourquoi ?
Je ne me sens pas mécanicien, je fais un travail de sculpteur: il y a un rapport d’échelle et de dimension, d’homothétie. Cette forme longue et tendue est en lévitation malgré l’apparente lourdeur de l’acier. C’est l’âme qui flotte. La mécanique donne un aspect agressif et le danger pointe avec cette lumière rouge.
Dans les usines sidérurgiques, le plus impressionnant est la taille très importante des machines : on peut y voir des presses de forges de 12 000 tonnes. La sculpture-machine La Rue des Rosiers utilise ce langage menaçant des machines de l’usine : le rouge incandescent de l’acier laminé, qu’on retrouve dans la lumière rouge du néon; le poids, la lourdeur, l’intransigeance de la machine.
La taille des maillons de la chaîne est très importante par rapport aux maisons. Il n’y a aucune souplesse. Les petites maisons, par contre, sont moulées en résine, qui se travaille sous forme liquide avant de se rigidifier. Elles sont de couleur rouge terre de brique.

Fils d’ouvrier devenu artiste, quel est votre rapport à la notion de travail ?
I Am Son, fils d’ouvrier: cela doit jouer, dans ma pratique, dans mon travail. J’ai un rapport physique, tactile, presque sensuel avec les matériaux divers que j’utilise : le bitume, le savon, le fer, la résine, la graisse, le bois. J’aime les odeurs de moteurs, d’huile de vidange. Il faut que ce soit un peu sale, que ça suinte, que ça pisse.
Par contre, je suis aussi très impressionné par les sculptures de Donald Judd. J’aime fabriquer les sculptures que je conçois. Mais pour certaines, je préfère faire sous-traiter leur fabrication. Je respecte énormément le savoir-faire des métiers, je respecte le travail. J’ai un drôle de rapport au travail, c’est une sorte d’amour-haine. Car quand cela devient trop parfait, j’ai envie de dire, « Hop là, les gars ! Un peu de poésie ! Exit le hightech, vive le lowtech ! »

Vous parlez « d’inventaire avant liquidation » à propos de la vidéo sur la maison de vos grands-parents. Vous utilisez à nouveau un langage économique. Cette expression fait référence à la mort et à la vente, mais aussi à un état d’urgence de la constitution d’une mémoire avant la disparition définitive…
« Inventaire avant liquidation », ce terme fait référence à la manière avec laquelle on a traité les fermetures d’usines dans la région de Longwy. On a effectivement rasé toutes ces usines et même tronqué le superbe crassier qui surplombait le bassin sidérurgique. Avec elles, on a voulu effacer toute la mémoire d’une culture : l’âme d’une culture. Si vous allez en villégiature là-bas, pensant y trouver des vestiges de cette époque industrielle, vous allez vous retrouver devant de gigantesques terrains vagues à la place des hauts-fourneaux et autres laminoirs. Il ne reste plus que ces petites maisons plantées là comme des coquilles vides d’ouvriers.
D’ailleurs, dans cette même série Maison-Mère, j’ai fait un dessin représentant juste le contour d’une maison sans ouverture. À l’intérieur, seule une ampoule est allumée. Ce qui m’intéressait était le parallèle entre la mort d’une certaine société industrielle et la disparition de mes propres repères, concrétisée par la vente de cette maison. J’ai donc fait l’inventaire avant la vente.
À propos de ce travail, le contexte social est moins important pour moi. Ce qui importe surtout est une affaire d’identité, de transmission, quelque chose d’immatériel que j’appellerais « culture ».

Le dessin en fusain We Are Happy Family représente une buanderie. On l’aperçoit à travers des mains, au premier plan, qui semblent être en train de saisir quelque chose, peut-être cette chose immatérielle dont vous parlez. Faire des objets d’art, n’est-ce pas aussi saisir et transmettre ?
En fait j’ai dessiné mes mains. Leurs ongles sont plats. C’est une particularité qui m’a été transmise par mon grand-père: c’est la famille des ongles plats.
Saisir l’insaisissable. Je pense qu’il y a de cela dans cette image. D’une manière enfouie, peut-être. Les mains sont en surimpression; il y a là deux plans, autrement dit deux espaces-temps.
Dans la vidéo, mes mains, en premier plan, saisissent les objets dans les tiroirs; la caméra est subjective. Le spectateur se trouve en position de voyeur. L’art est essentiellement une question de transmission. Peu importe le lieu, le contexte, tout ça n’est qu’un prétexte. Ce que l’on voit en premier n’est pas forcément ce qui est montré.

Il y a quelques années, vous avez traversé le mur d’une galerie belge lors d’une

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